Partager la publication « Chlorophylle et bêtes de villes de Nicolas Gilsoul »

Nicolas Gilsoul s’intéresse ici aux végétaux et aux animaux qui ont su s’adapter aux paysages urbains et y prospèrent. Chlorophylle et bêtes de villes se décline en courts chapitres qui traitent d’une plante ou d’un animal en particulier, le plus souvent des interactions entre les deux. Ça regorge d’informations les plus scientifiques qui diluées dans l’anecdote forment un breuvage joyeusement instructif. Il n’y a donc qu’à piocher pour s’émerveiller et apprendre.
Ainsi apprend-on qu’une partie des chênes qui ont servi à rebâtir la « forêt » de Notre-Dame de Paris vient de la forêt de Ferrières en Seine-et-Marne. On y suit le forestier qui choisit les futures poutres et on assiste au délicat abattage.
On voyage beaucoup grâce à Chlorophylle et bêtes de villes, jusqu’en Nouvelle-Zélande où l’on découvre le kéa, perroquet carnivore qui s’attaque aux moutons ! Les éleveurs crient au massacre : il faut l’exterminer ! Ce qu’il faut savoir, c’est qu’avant l’arrivée de l’homme sur l’île, le kéa qui s’y trouvait déjà se nourrisait de Raoulia eximia, ou mouton végétal. Vous voyez venir le problème ? Les hommes ont déboisé et les moutons bouffé le Raoulia eximia. À tel point que le kéa affamé s’est jeté sur les moutons qui n’étaient pas des végétaux mais y ressemblaient et a fini par s’en accommoder.
Cet ouvrage regorge de ces conséquences désastreuses de l’homme sur la nature. Il arrive et rien ne va plus. Le plus souvent, les espèces disparaissent. Alors il essaie de corriger le tir, mais c’est parfois pire. Par exemple en Jamaïque.
Là-bas, dans les Antilles, les rats avaient envahi l’île en même temps que les hommes. D’abord les Amérindiens Arawaks, venus de la forêt amazonienne, plus tard les colons espagnols et leurs esclaves africains. Enfin, ce fut le règne des Anglais. Sous le joug de l’empire colonial britannique, la Jamaïque devint l’un des principaux exportateurs de sucre au monde. L’économie de ses plantations profitait à la fois de l’esclavage et du climat tropical. Mais rapidement, les rats ont posé des problèmes. Ils prospèrent et ravagent les cultures.
Pour s’en débarrasser, un colon introduit des fourmis tropicales sans pitié. Manque de chance, elles attaquent lézards et grenouilles mais pas les rats. Puis un autre introduit des furets, habitués à chasser le lapin alors pourquoi pas le rat. Les furets se font dévorer par les serpents. Arrivent alors les crapauds-buffles, des monstres pesant jusqu’à trois kilos couverts de verrues toxiques. Vous voulez savoir ce qu’il advint des crapauds-buffles ? Vous savez ce qu’il vous reste à faire ! Cet ouvrage démontre à plusieurs reprises que les hommes mettent en place des « solutions » sans en connaître toutes les conséquences et qui s’avèrent pire que le mal.
Nicolas Gilsoul a le don de donner vie en quelques mots à des faits scientifiques et historiques forcément rébarbatifs pour créer des anecdotes passionnantes. Il raconte par exemple comment les plantes voyagent afin de mieux se reproduire. Les plantes ont d’ailleurs à leur actif, on le sait aujourd’hui, bien des techniques que nous ne faisons qu’entrevoir. Ainsi de la phytoacoustique…
Il y a autre chose qui me séduit toujours quand je me plonge dans la botanique : le vocabulaire. Ce que j’aime particulièrement, ce sont les adjectifs décrivant les vertus des plantes : elles sont analeptiques, analgésiques, astringentes, carminatives, dépuratives, fébrifuges, hépatiques, hémostatiques, rubéfiantes, ténifuges et même vésicantes ! Quel magnifique tableau n’est-ce pas, on peut presque tout imaginer… avant bien sûr de faire festin de plantes carminatives pour ne pas tarder à le regretter bruyamment.
Grâce à Nicolas Gilsoul, on découvre que le lierre est skototrope, que l’endozoochorie est un mode de dispersion des graines (et pas une maladie), qu’en 2006 le purin d’ortie a été interdit de vente et de publicité en France (la chimie, c’est mieux!) et que l’arabette des dames sert à détecter les mines antipersonnel. L’utilisation du haricot comme plante bio-indicatrice de l’ozone est vraiment fascinante. On le comprend donc,
… les plantes semblent être devenues notre dernier espoir quand la situation nous échappe. Elles doivent soigner la ville autant que nos infections et nos nerfs, éponger nos sols détrempés et imperméables, ombrager nos trottoirs fondus par les canicules et purifier l’air saturé.
Nicolas Gilsoul, nous dit sa biographie, est « architecte, docteur en sciences et paysagiste. Chevalier de l’Ordre des Arts et des Lettres, il articule pratique professionnelle au sein de son atelier situé sur les toits de Paris, et un enseignement du projet d’architecture et de paysage depuis 20 ans ». Il est à l’évidence aussi un excellent vulgarisateur. On lit beaucoup de bien de cet ouvrage (et des autres textes de Nicolas Gilsoul) chez Keisha et Book’ing.
Nicolas Gilsoul en a publié deux autres : Bêtes des villes et Peurs bêtes.
Une lecture dans le cadre du challenge Bonnes Nouvelles.
Chlorophylle et bêtes de villes. Petit traité d’histoires naturelles au coeur des cités du monde
Nicolas Gilsoul
Fayard (Pluriel), 2023
ISBN : 978-2-818-50706-3 – 260 pages – 10 €
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