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Le sang des innocents de S.A. Cosby

Avec Le sang des innocents, S.A. Cosby propose à ses lecteurs une plongée dans le sud des États-Unis aujourd’hui. Le mot aujourd’hui est important car on pourrait croire que rien n’a changé en cent ans. À Charon en Virginie, il y a des drapeaux confédérés aux fenêtres et des statues d’anciens esclavagistes enrichis dans les rues. Dire qu’il y a peu, on déboulonnait celles de Colbert en France…

Le racisme est partout dans ce comté et pourtant, il a élu un shérif noir, Titus Crown. Il est du genre droit dans ses bottes avec un lourd passé et un besoin de rédemption. C’est le portrait de beaucoup de personnages de romans noirs américains comme on les aime, mais S.A. Cosby parvient à en faire un personnage vraiment marquant.

Pourtant, quand commence Le sang des innocents, on ne peut pas dire que Titus soit débordé de travail. Il ne se passe pas grand-chose à Charon car les habitants souhaitent vivre en paix. Ou bien ne pas trop en savoir sur les petites habitudes des uns et des autres. Le drame éclate quand les masques tombent.

Le shérif est appelé au lycée où se déroule une fusillade. Quand il arrive avec son équipe, il découvre qu’un jeune Noir qu’il connaît a tiré sur le professeur le plus aimé du lycée et l’a tué. Il ne semble plus agressif et Titus essaie de le raisonner. Dans la confusion, un des adjoints lui tire dessus et le tue. Avant de mourir, le jeune homme recommande à Titus de regarder dans son téléphone portable car il recèle des photos qui révéleront la vraie nature du professeur assassiné, Mr Spearman.

Ces photos, Titus voudrait ne les avoir jamais vues. Car on y voit le jeune homme et le professeur se livrer à des actes de torture sur des enfants noirs. On y voit aussi un troisième homme. Il est masqué. Titus se jure de l’identifier et de lui faire payer ses crimes.

Avec une telle histoire, on peut écrire un roman ouvertement violent avec scènes sanglantes, horreurs et descriptions insupportables. Rien de tout ça ici. Tout tient dans l’ambiance pourrie de cette ville sudiste et dans le personnage de Titus. Il vit avec son vieux père, se sent encore responsable de la mort de sa mère 27 ans plus tôt, fréquente Darlene mais il y a eu Kelly, est fâché avec son frère sans savoir pourquoi. Et surtout, c’est un ancien du FBI. Bref, il est plein de failles et de faiblesses et pourtant arrimé à ses convictions. On l’aime donc d’emblée.

C’est malheureux à dire mais ces suprémacistes blancs dans leur Sud dégueulasse, quel bon terreau de roman noir ! On lit guidé par l’idée que le vaillant shérif, après quelques gnons, va nettoyer toute cette racaille viriliste et bas du front… Enfin on l’espère… Mais ce qui est aussi intéressant c’est de comprendre comment on en est arrivé là. Comment le passé de cette ville pourrie nourrit encore les fantasmes de domination de certains. Comment l’esclavage fait encore rêver…

Ce qui alimente cette pensée rétrograde, c’est la religion. Elle est omniprésente à travers vingt-et-une églises qui pratiquent toutes des cultes différents mais très conservateurs. Les pasteurs enrichis sont des gourous hypocrites qui ont depuis longtemps abandonné les principes du Christ pour se consacrer à leur gloire personnelle.

Flannery O’Connor a écrit que le Sud était hanté par le Christ. Oui, il est hanté, mais par l’hypocrisie du christianisme. Toutes ces églises, toutes ces bibles, et pourtant, les pauvres sont ostracisés, les femmes se font traiter de salopes quand elle portent plainte pour viol, et moi, je ne peut pas aller boire un verre à l’Oasis sans me demander si le barman a craché dans mon verre. Les gens prétendent que ce genre de choses n’arrive pas à Charon mais, Darlène, ce genre de choses est l’essence même des petites villes comme Charon.

L’histoire principale, parsemée de flash-backs, permet au romancier de construire Titus Crown et Charon petit à petit. L’un et l’autre, l’une contre l’autre. On comprend ce que vivent les Noirs américains dans ce sud raciste et on se demande comment ils supportent de telles tensions. C’est donc une belle démonstration par le romanesque d’une réalité difficile à appréhender quand on ne la vit pas.

 

Le sang des innocents

S.A. Cosby traduit de l’anglais (américain) par Pierre Szczeciner
Sonatine, 2024
ISBN : 978-2-38399-136-6 – 456 pages – 23 €

All the Sinners Bleed, parution originale : 2023

 

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32 responses to “Le sang des innocents de S.A. Cosby”

  1. luocine
  2. keisha41
  3. bulledemanouec671473c7
  4. Violette

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