
Ami lecteur, amie lectrice, je tente de rendre compte dans ce billet un peu long de ma lecture de 1Q84 de Haruki Murakami. Ce n’est pas chose facile puisque la trilogie compte plus de 1 600 pages, dans mon cas près de 50 heures d’écoute. J’aborde surtout le premier tome, un peu les suivants pour concrétiser mes impressions. Une chose est certaine avant tout : si vous êtes hermétique à l’univers très particulier de l’auteur japonais, je ne vous recommande pas cette lecture.
Deux narrations alternent. D’un côté Aomamé, de l’autre Tengo. Dans le livre 3, on lit aussi le point de vue de Ushikawa, détective privé.
Aomamé est coincée dans un taxi sur une voie rapide de la banlieue de Tokyo. Pour arriver à l’heure à son rendez-vous important, elle suit les conseils du chauffeur. Elle descend et emprunte une échelle de secours. Elle peut ainsi accomplir sa mission : tuer un homme dans un hôtel à l’aide d’un pic à glace. Pas une trace de sang, pas un bruit. On pensera à une crise cardiaque pour cause de surmenage. C’est une pro. Puis Aomamé se cherche un homme pour une nuit de sexe. Elle n’a pas de mal à trouver l’homme d’âge mûr un peu chauve qui lui plaît.
Au fil des chapitres, le lecteur en apprend un peu plus sur Aomamé. Elle est officiellement professeur d’arts martiaux. Mais officieusement, elle travaille pour une vieille dame qui tient une safe house pour femmes victimes de la violence des hommes. Et dans certains cas, il est nécessaire de faire disparaître ces hommes.
Aomamé s’inquiète des perturbations qu’elle perçoit dans le déroulement de certains événements. Elle si attentive à l’actualité aurait oublié que les policiers ont changé d’uniforme ? L’impression d’étrangeté se renforce quand une nuit, Aomamé aperçoit deux lunes dans le ciel. Elle a l’impression de vivre dans une autre réalité qu’elle baptise 1Q84, parallèle à l’année alors en cours, 1984.
Le lecteur suit aussi Tengo, un chapitre sur deux. Il est professeur de mathématiques, écrit des romans mais n’a jamais publié. Son éditeur, Komatsu, lui demande un jour de réécrire un texte reçu pour le concours littéraire qu’organise sa revue.
Ça ne m’intéresse pas de faire de l’argent, tu sais. Ce qui me plaît dans cette affaire, c’est l’occasion de me moquer du monde littéraire. J’ai vraiment envie de leur rire au nez, là, à tous ces tristes individus qui fourmillent dans l’ombre, qui se courtisent les uns, les autres, et se léchouillent leurs petites plaies, et s’asticotent, et qui, en même temps, jacassent à n’en plus finir sur la mission de la littérature. Je vais te les rouler dans la farine en torpillant le système littéraire. Tu ne trouves pas ça drôle comme idée ?
L’éditeur est certain que le texte réécrit par Tengo obtiendra le prix des jeunes auteurs. Bien sûr, cette réécriture se fera en accord avec l’auteure, une jeune fille de 17 ans que Tengo doit rencontrer. Le jeune homme n’est pas à l’aise avec ce travail de ghost writer, mais il accepte.
Tengo rencontre donc l’auteure de La chrysalide de l’air, la très étrange Fukaéri. Il s’avère qu’elle est dyslexique et qu’elle ne peut ni lire ni écrire. Quelqu’un d’autre a écrit pour elle. Tengo rencontre Ebizuno qui a élevé Fukaéri depuis ses dix ans quand elle a fui la communauté de ses parents. Il raconte à Tengo que Fukaéri est la fille de Fukada qui a fondé une communauté agricole révolutionnaire, les Précurseurs. Tengo comprend alors que La chrysalide de l’air est un texte autobiographique.
Le lecteur de 1Q84 attend bien sûr de savoir ce que Aomamé et Tengo ont en commun. Quelques indices affleurent. A l’issue du premier tome, le lecteur amateur de Murakami n’est pas désorienté. L’écrivain japonais a de nouveau créé une urbanité étrange, souvent inquiétante. Les deux lunes, on le comprendra, sont signe que les protagonistes se trouvent dans un autre monde, peut-être un monde parallèle à celui de 1984. Pourtant, ce n’est pas un monde résolument fantastique, pas du tout. On vit en 1Q84 comme en 1984 mais quelques détails sont inhabituels.
Quand on retrouve Aomamé dans le livre 2, elle doit tuer Fukada, le leader des Précurseurs. Va-t-elle parvenir à l’assassiner puis à se sauver ? Si elle est assez rapide, elle se promet de retrouver Tengo, le seul homme qu’elle aime. Elle l’a vu pour la dernière fois à l’âge de dix ans. Elle lui a pris la main. Depuis elle n’aime que lui. Chabadabada…
Que fait alors Tengo ? Il a recueilli Fukaéri qui s’est enfui de chez son tuteur. La jeune fille est toujours aussi étrange et il regrette d’avoir réécrit son histoire. Bientôt, un homme le somme d’accepter une bourse de son association pour la promotion artistique et culturelle du nouveau Japon. Le type nommé Ushikawa a vraiment l’air louche. Il refuse.
Le lecteur laisse l’étrange l’envahir petit à petit. Ou alors il referme le livre. Lire Murakami est une sorte de pari et ici, un pari sur la longueur. Certains passages sont très descriptifs. On connaît par le menu les habitudes de nombreux protagonistes sans pour autant savoir ce qu’ils ont à voir les uns avec les autres. On scrute leurs pensées les plus intimes et leur passé. Il faut se laisser porter, savoir attendre. Faire des suppositions jusqu’à voir émerger un sens, peut-être…
L’intrigue de 1Q84 tourne bien sûr autour de l’écriture et de la fiction. S’il est fait plusieurs fois allusion ouvertement au roman d’Orwell, il ne s’agit pas d’une société de surveillance ni de dystopie. Plutôt d’un monde parallèle. Les références artistiques et culturelles sont quasi exclusivement occidentales.
Il est beaucoup question de sectes dans cette trilogie : Aomamé a fui celle de ses parents, tout comme Fukaéri. Elle contient de nombreuses évocations sexuelles (surtout dans le premier tome), notamment de pénis bien durs et de seins, toujours minutieusement décrits (je n’en comprends pas l’utilité…). La solitude, née de la différence, est aussi un thème récurrent, tout comme l’amour filial. Mais le plus important est la fiction. Le monde fictionnel de Tengo est-il celui dans lequel Aomamé est entrée au début du tome 1 ? Peut-on en sortir ?
Autre thème qui prend de l’ampleur au fil des pages : l’histoire d’amour entre Aomamé et Tengo. Ils étaient élèves dans la même classe à dix ans. Ils ne se sont pas vus depuis vingt ans. Mais Aomamé a pris la main de Tengo dans la salle de classe, il s’en souvient car elle était différente. Depuis, elle n’aime que lui et se jure de le retrouver.
A l’issue du dernier tome, bien des questions restent sans réponses. Le lecteur demeure plongé dans « une piscine d’interrogations mystérieuses ». Qui sont les Little People ? Qui est l’employé de la NHK qui frappe aux portes et pourquoi ? D’où vient « la petite chose » ? Pas grave car l’intérêt est ailleurs.
Si tu as besoin qu’on t’explique pour comprendre, cela veut dire qu’aucune explication ne pourra jamais te faire comprendre.
Ce qui retient l’attention et pousse le lecteur à tourner les pages et à se perdre dans le monde de 1Q84, c’est la maîtrise narrative. Les personnages sont d’une extrême densité. Ils ont tous un passé difficile qui se dévoile peu à peu. Détail après détail, ils se complexifient sans pour autant perdre le lecteur. Les parcours de vie résonnent les uns avec les autres, ils s’emboîtent et se répondent. Pas un détail inutile car tout fait image et sens. Un rythme lent cependant, ponctué de répétitions.
Pourtant, je n’aime pas les rythmes lents. Et je lis très peu d’auteurs asiatiques. Murakami est mon exception car son onirisme et sa maîtrise narrative me séduisent. J’aime les mondes qu’il crée et les images qu’il suscite. J’aime ses personnages denses et complexes qu’il semble avoir rencontrés et écoutés.
Courageux lecteurs si vous êtes parvenus jusqu’à la fin de cette longue chronique, je n’ajouterai que deux mots : lisez Murakami.
Haruki Murakami sur Tête de lecture
1Q84
Haruki Murakami traduit du japonais par Yôko Miyamoto et Hélène Morita
Belfond, 2011 pour les tomes 1 et 2 et 2012 pour le tome 3
1632 pages au total
chi-kyū-hachi-yon, parution originale : 2009 et 2010
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