Will le Magnifique de Stephen Greenblatt

Stephen Greenblatt propose avec Will le Magnifique une biographie de Shakespeare tout ce qu’il y a de plus traditionnel. Depuis l’enfance jusqu’à la mort, il déroule la vie du poète et dramaturge, s’attardant sur quelques morceaux choisis. Il explicite également le contexte historique, très agité. Et soyons claire dès le départ : il ne doute pas un instant que Shakespeare ait existé. Ni qu’il ait écrit toutes les pièces qu’on lui attribue.

Nous sommes sous les règnes d’Elizabeth 1ere puis Jacques 1er au coeur donc des conflits entre catholiques et anglicans. Greenblatt est clair dans ses explications mais quant à connaître la position de Shakespeare lui-même, tout est beaucoup plus complexe. Est-il mort papiste comme certains l’ont affirmé ? Sur ce point comme tant d’autres rien n’est certain. Car pour connaître Shakespeare, il ne reste quasi rien d’autre que ses œuvres. Et quelques actes notariés et administratifs qui ne disent rien de ses opinions. C’est donc grâce à l’oeuvre qu’il faut saisir l’homme.

On sait qu’il se marie à 18 ans avec une femme plus vieille que lui et enceinte. C’est tout pour l’aspect matrimonial et c’est peu. Alors : aima-t-il sa femme ? Ses enfants ? Que disent ses pièces du mariage ? Étant donné qu’il a vécu à Londres pendant trente ans sans faire venir femme et enfants près de lui, on peut penser qu’il ne l’aimait guère.

Et ses parents ? Greenblatt retrace le parcours de son père qui dans un premier temps s’est élevé socialement. Puis a dégringolé. Pourquoi ? L’alcool sans doute. Difficile à préciser cependant car il existe un trou de dix ans dans la vie du jeune William durant lesquels on ne sait pas ce qu’il fait ni à quoi il travaille.

On ne connaît pas les raisons de son départ de Stratford. Les suppositions vont donc bon train. Quand il arrive à Londres, il est d’abord acteur. Il n’est pas diplômé de Cambridge ou d’Oxford comme les jeunes dramaturges de l’époque. Mais eux sont tombés dans l’oubli. Entre beuveries et débauche, ils succombent tous entre trente et quarante ans. Qui se souvient de Robert Greene mort dans l’indigence et qui détesta Shakespeare au point d’écrire un pamphlet contre lui sur son lit de mort ? De tous ces dramaturges, je ne connaissais que Christopher Marlowe, pourtant mort à 29 ans.

N’ayant plus de concurrents, un boulevard s’ouvre à son talent.

Shakespeare avait sans doute la rancune tenace. C’est pourquoi dans son œuvre, on trouve de méchantes allusions à ceux qui l’ont jadis méprisé voire brocardé. Ils sont morts mais pas lui et il a la mémoire longue. Ces allusions sont bien sûr lettres mortes pour nous. Comme l’est aussi l’évocation de certains faits divers et événements politiques. Et que dire des jeux de mots basés sur la prononciation plus ou moins avinée ou plus ou moins cockney de certains mots ? Ces traits d’humour sont absolument incompréhensibles au lecteur/spectateur français d’aujourd’hui. D’où parfois un légitime sentiment d’incompréhension.

Je sais gré à Will le Magnifique de dénouer certains nœuds quant à ma compréhension de Shakespeare. Je ne sais pas vous mais moi, je ne sors jamais pleinement satisfaite d’une pièce du grand maître : ai-je bien tout compris ? La réponse est toujours non… Est-ce dû à ces références qu’il me manque ? Aux jeux de mots obscurs ? Sans doute, mais pas que.

Les sorcières – mystérieuses, indéfinissables, impossibles à localiser précisément ou à comprendre – incarnent le principe d’opacité présent au coeur des grandes tragédies de Shakespeare.

Voilà la réponse : le principe d’opacité ! Qu’il est rassurant de savoir que si on ne comprend pas, c’est normal, l’auteur l’a voulu ainsi… Merci Mr Greenblatt.

Greenblatt se penche sur quelques pièces en particulier (et sur les sonnets, ce qui m’a moins intéressée car je ne les connais pas). Ainsi Le marchand de Venise permet de développer la position de Shakespeare et de ses contemporains face aux Juifs dans un royaume dont ils ont été expulsés trois siècles plus tôt.

Dans Will le Magnifique, on en apprend beaucoup sur le théâtre anglais aux XVIe et XVIIe siècles qui n’a que peu à voir avec le nôtre. Quand Shakespeare débute, le théâtre est encore itinérant et n’a besoin que de peu de pièces pour jouer de villes en villes. Mais quand il se fixe à Londres, quand le public vient de plus en plus nombreux aux représentations, le théâtre doit se renouveler, proposer toujours plus de nouvelles pièces. Il faut donc plus de textes, plus d’acteurs dotés d’une excellente mémoire et d’une bonne forme physique.

Shakespeare est prolifique et bon gestionnaire. Il s’enrichit et investit dans le foncier. Il garde les pieds sur terre alors que son théâtre laisse une part non négligeable au fantastique.

C’est ce qui m’a surprise et me charme encore aujourd’hui dans le théâtre de Shakespeare. Alors que notre théâtre classique (que j’adore) est engoncé dans ses règles et ses unités, Shakespeare mêle les registres. Même en pleine tragédie, le rire n’est jamais loin. Le songe d’une nuit d’été est la première pièce que j’ai vue : imaginez ma surprise moi qui fus biberonnée à Racine et Molière ! J’ai vu cette pièce plusieurs fois (dont une fois en anglais, au Globe) et l’émerveillement est toujours au rendez-vous.

On ressort de cette lecture avec une sérieuse fringale théâtrale. Malheureusement dans mon trou breton, c’en est fini du théâtre classique. Alors j’ai emprunté des DVD, c’est très frustrant mais mieux que rien.

Cette lecture est ma deuxième escale européenne.

 

Will le Magnifique

Stephen Greenblatt traduit de l’anglais (américain) par Marie-Anne de Béru
Flammarion (libres Champs), 2016
ISBN : 978-2081375543 – 584 pages – 10 €

Will in the World, parution originale : 2014





39 réponses à « Will le Magnifique de Stephen Greenblatt »

  1. nathalie
  2. luocine
  3. keisha41
  4. je lis je blogue
  5. bulledemanouec671473c7

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