
Titou perd sa mère alors qu’il n’a que trois ans et qu’il n’a jamais connu son père, mort avant sa naissance. Voilà qui ressemble à un mauvais départ dans la vie. Nous n’en saurons rien car L’oiseau canadèche de Jim Dodge n’est pas un roman misérabiliste. C’est au contraire une histoire vivante et dynamique grâce à Pépé Jake l’immortel.
Immortel oui, il faut bien ça. Car Jake, dernière incarnation du far west sauvage, recueille Titou alors qu’il a déjà presque 80 ans. Ses seules compétences : gagner aux cartes et distiller du whisky. Vous voulez savoir comment il va torcher, nourrir et éduquer son petit-fils ? Eh bien vous n’en saurez rien. Le texte de Jim Dodge compte moins de cent pages petit format. L’oiseau canadèche n’a donc rien à voir avec un roman d’éducation. Ni même avec le nature writing bien que les deux protagonistes vivent dans une cabane dans les bois. On échappe donc aux couchers de soleil sur six pages et aux mauvais traitements subis par le pauvre petit garçon des bois à l’école. On ne sait même pas de quoi ils vivent.
Tu sais, j’ai assisté à trente mille couchers de soleil. Il n’y en a pas deux qui se ressemblent. Que pouvons-nous demander de plus ?
Mais si tout va très vite, l’émotion n’en est pas moins présente ainsi que certaines références littéraires. À Moby Dick par exemple dans l’acharnement que met Titou à poursuivre le maudit sanglier qui saccage ses clôtures. En bon Américain, le jeune homme se passionne en effet pour les enclos, corrals et autres moyens de délimiter un territoire. Par passion, il aime tailler des poteaux et les planter. Et c’est dans un trou de poteau qu’il découvre un caneton, une petite cane qui devient le troisième membre de leur trio.
Comme les deux compères qui la recueillent, Canadèche est atypique : elle ne vole pas. Son obésité y est peut-être pour quelque chose… Et elle boit elle aussi du Vieux Râle d’Agonie, un distillat de whisky que bien peu peuvent avaler sans frémir.
Un petit coup de ce Vieux Râle d’Agonie aurait suffi à mettre à genoux la plupart des êtres humains ; deux lampées suffisaient à produire une catatonie doucement hallucinatoire. La recette produisait un distillat dont Jake calcula qu’il devait faire dans les 97 degrés : un véritable concentré de vapeurs divines.
Cette recette unique, Jake la tient d’un vieil Indien agonisant dont il n’a pas détourné les yeux. C’était il y a longtemps, très longtemps, à la fin de la ruée vers l’or quand on pouvait encore vivre loin du monde entouré de séquoias en Californie.
L’histoire n’est pourtant pas là pour qu’on y croit. Sous-titrée « a modern fable » en langue originale, c’est donc plutôt un conte moderne qui nous parle de vieillesse, de vie et de mort, d’animaux sauvages devenus plus ou moins familiers. Et de vie sans modernité. N’hésitez pas à découvrir Jim Dodge si ce n’est déjà fait.
L’oiseau canadèche
Jim Dodge traduit de l’anglais (américain) par Jean-Pierre Carasso
Cambourakis, 2010
ISBN : 978-2-916589 – 118 pages 10 €
Fup, a modern fable, parution originale : 1983
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