
Il est impossible de chroniquer le best-seller Les yeux de Mona sans distinguer le but de l’auteur de la forme utilisée pour y parvenir. Thomas Schlesser, historien de l’art, connaît l’inculture de ses contemporains en matière d’art. Le vulgariser est une façon de lutter contre. J’approuve pleinement : j’écris des podcasts historiques qui vont dans le même sens. Il choisit la littérature. Ce qui est assez risqué vu le désintérêt général pour la littérature aussi. Mais le succès prouve qu’il a eu raison. Il lui faut donc une histoire à raconter. Disons-le d’emblée : elle n’a pas grand-chose à voir avec la littérature.
Mona, dix ans, est victime d’une crise de cécité momentanée. Affolés, ses parents cherchent à en comprendre l’origine. Entre autres spécialistes, elle doit consulter un pédopsychiatre. Le grand-père de Mona, Henry, prend ce volet de la thérapie en main. Mais au lieu de conduire Mona chez le médecin, il l’emmène chaque mercredi dans un musée parisien. Le Louvre, Orsay puis Beaubourg. Donc contrairement à ce que pourrait laisser croire la couverture, ils ne voient pas La Jeune fille à la perle qui se trouve aux Pays Bas.
Une fois par semaine, selon un rituel immanquable, il prendrait Mona par la main, et l’emmènerait contempler une œuvre – juste une seule – d’abord dans un long silence, pour que l’infini délice des couleurs et des lignes pénètre l’esprit de sa petite-fille, puis en mots, afin qu’elle saisisse, au-delà du simple ravissement visuel, pourquoi les artistes nous parlent de la vie, et combien ils l’éclairent.
Pendant 52 semaines et 52 chapitres, le grand-père choisit une œuvre en suivant un ordre chronologique de Botticelli à Soulages. J’ai failli jeter l’affaire à La Joconde, c’est vous dire.
Le narrateur décrit chaque œuvre dans ses moindres détails, même La Joconde. Je trouve ces descriptions parfaitement inutiles. Albin Michel fournit une reproduction des oeuvres dans le livre grâce à une jaquette amovible. Si on audiolit, comme moi, on peut très facilement en trouver si on ne les connaît pas. Mais si on ne l’a pas sous les yeux et qu’on imagine l’oeuvre en suivant les descriptions, ce qu’on imagine est forcément différent de l’original. On aura même autant de tableaux ou de sculptures que de lecteurs ! Le procédé à mes yeux est inutile et voué à l’échec. Malheureusement, il se reproduit 52 fois…
Malheureusement encore, ce roman suinte la mièvrerie et les bons sentiments. La gentille Mona qui risque de devenir aveugle, le gentil grand-père, la maman et le papa et bientôt le gentil chien. Le père est alcoolique mais bien sûr, ça va s’arranger. Car la petite va sauver son père du marasme économique dans lequel s’enfonce sa boutique d’antiquités. Mais un terrible secret plane dans la famille autour de la grand-mère morte : le robinet à émotions est grand ouvert et l’auteur ne se gène pas pour en tartiner.
Ce que nous dit le tableau, souffla-t-elle avec innocence, c’est qu’une maman, c’est ce qu’il y a de plus sacré au monde.
Mona est une sorte d’enfant idéale. Elle est obéissante, humble, attentive et très intelligente. Comment ne pas flancher pour « l’adorable petit cœur pur de Mona, pétri d’humilité« ? Elle ne semble même pas savoir ce qu’est un téléphone portable… Après quelques séances avec son grand-père, elle peut rester 40 minutes à regarder une œuvre. Même une toile d’art moderne. On peut dire que l’ancêtre a réussi son coup.
De plus, elle comprend tout du premier coup, pose des questions pertinentes et avance des théories dignes des plus grands critiques d’art avec une humilité parfaite. Elle est incroyable, au sens d’absolument pas crédible.
Après quelques chapitres, j’ai compris le problème : Les yeux de Mona est un bon livre jeunesse (mais des jeunes capables de lire 52 cours magistraux sur l’art, c’est pas donné…). C’est tout et c’est déjà très bien. Mais tant pour son intrigue que pour le fond, je ne comprends pas quel intérêt on peut y trouver passé un certain âge. L’explication psychanalytique de la cécité de Mona enfonce le clou du mélo.
Je l’ai écouté intégralement pourtant. Les deux premières parties m’ont semblé les plus pénibles en raison des œuvres célébrissimes décrites. Certaines heureusement sortent du corpus attendu, comme L’asperge de Manet (plutôt que son Déjeuner sur l’herbe). Mais chaque séance au musée se termine sur une leçon : le procédé est hyper lourdingue tout en formules ampoulées aux allures de citation.
Et surtout, le grand-père dicte à Mona ce qu’elle doit comprendre de l’oeuvre. Ce qui est tout à fait contraire à la démarche d’ouverture à l’art, d’initiation à une sensibilité qui s’est exprimée à travers une œuvre qui touche tant de gens qu’elle se trouve à présent dans un grand musée. Mais il y a-t-il une seule leçon à tirer du Labourage nivernais de Rosa Bonheur ou de L’aubade de Picasso ? La leçon à tirer de La Joconde est-elle qu’il faut sourire à la vie ? C’est tout ?
L’attitude du grand-père, très doctorale est élitiste et fermée. De même qu’il livre sa leçon, il se montre méprisant envers le public des musées qui s’agglutine autour de certains tableaux célèbres, attendant une émotion qui ne vient pas. C’est vrai ça, que viennent faire tous ces gens dans les musées, ils ne peuvent pas regarder Netflix comme tout le monde ?! Si Les yeux de Mona a pour but de vulgariser l’art, son personnage principal est bien dédaigneux.
Au final bien sûr, tout est bien qui finit bien. Seule ombre au tableau, une fois la 52e œuvre vue comme prévu, les visites au musée s’arrêtent alors que grand-père et petite-fille s’en régalent. Pourquoi ne les poursuivraient-ils pas ? Parce que ces 52 visites ne sont qu’un procédé romanesque lourdingue, un de plus.
Donc, si vous souhaitez vous initier à l’art occidental, ouvrez Histoire de l’art pour les Nuls. Au moins, l’ouvrage affiche clairement son but.
Cette page regroupe des liens qui mènent vers toutes les œuvres évoquées dans le roman. Un avis autrement plus enthousiasme chez Luocine.
Les yeux de Mona
Thomas Schlesser
Albin Michel, 2024
ISBN : 978-2226487162 – 496 pages – 22,90 €
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