
Pour qui connaît l’histoire irlandaise, un titre comme Au bon vieux temps de Dieu sonne aussitôt de façon ironique. Comme d’autres romanciers avant lui, Sebastian Barry traite des crimes commis par certains membres de l’Église catholique sur les enfants du pays.
Tom Kettle vient de prendre sa retraite de la police de Dublin. Fuyant le monde, il s’est installé dans un faux manoir gothique donnant sur la mer. Il est bien, enfin. Il vit entouré des fantômes de sa famille disparue. Morte sa femme et morts ses deux enfants. Jusqu’au jour où après neuf mois de paix, deux inspecteurs frappent à sa porte. Ils l’informent que le chef a besoin de lui pour une vieille affaire d’abus sexuels. Comment refuser quelque chose à son ancien collègue ? Mais comment sortir du cocon protecteur qu’il s’est tissé ?
Un tel début pourrait laisser entendre que Au bon vieux temps de Dieu est un roman policier. Pas du tout. C’est un roman avec des policiers et sur un policier en particulier. Un roman très noir. Car on comprend rapidement que Tom Kettle a été victime durant sa jeunesse d’abus sexuels de la part des curés qui tenaient son orphelinat. Et ce depuis son plus jeune âge jusqu’à ses seize ans où il a pu entrer dans l’armée afin de fuir cet enfer. Physiquement. Mais il est dans sa tête. Dans sa tête aussi son grand amour pour June, arrivé alors qu’il n’y croyait plus. Elle aussi est une victime du clergé irlandais.
« Ça se passait presque tous le jours. Il disait qu’il venait chercher ses baisers. « Je viens pour mes baisers, June », il disait. Ses baisers, ses putains de baisers. Son pilon en moi faisait comme un tisonnier brûlant, tu imagines combien cela fait mal quand on est une petite fille ? Je devais mesurer un mètre de haut, et lui, il était aussi grand qu’une girafe. Avec son ventre poilu et son haleine de bière. Et son grand pilon qui me transperçait comme une tige d’acier. A six ans. »
Les abus sexuels au sein de l’Église irlandaise ne sont donc pas un sujet d’enquête comme un autre pour Tom Kettle. C’est le drame de sa vie. Et Tom Kettle représente à lui tout seul l’Irlande qui souffre. Elle souffre de la violence, de l’humiliation et du silence.
Le lecteur veut savoir comment sont morts la femme et les enfants de Kettle. Et il le saura. Mais avant il fait un voyage dans ce crâne torturé dont on se demande comment il a pu survivre a tant de chagrin. Le trajet est très chaotique, empreint d’une perception déformée de la réalité. Vieillesse ? Hallucinations ? Moyen de défense contre l’insupportable poids des jours ? Kettle s’égare dans une chronologie floue qui dessine un parcours ravagé.
Pourtant, on ne s’y perd pas. On perçoit les terreurs enfantines, l’innocence ravagée et la complaisance de tous pour l’Église omnipotente. Le crime toléré pendant des décennies brisant des milliers de vies. Le propos est sombre et pourtant, l’humour n’est pas absent. Le style de Sebastian Barry est poétique et descriptif, et le rythme un peu trop lent parfois. Selon moi, l’émotion pâtit du trop d’impressionnisme dans l’évocation des souvenirs. Mais le lecteur reste cependant tout près de Tom et compatit.
Au bon vieux temps de Dieu
Sebastian Barry traduit de l’anglais (irlandais) par Laetitia Devaux
Joëlle Losfeld, 2023
ISBN : 978-2-07-302242-4 – 251 pages – 22 €
Odl God’s Time, parution originale : 2023
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