
Louis et une femme qu’il a aimée dans le passé prennent le train pour se rendre dans un endroit qui leur est cher. Ils ne se sont pas vus depuis neuf ans. Louis espère pouvoir parler avec elle durant le voyage mais trois avocats montent dans leur wagon et empêchent toute conversation. Le voyage dans le passé auquel se livre alors Louis mène le lecteur sur les traces d’une passion intense.
Louis est encore jeune quand il entre au service d’un homme d’affaires. Mais il est déjà fier et las qu’on le prenne pour un domestique. Il ne veut pas loger chez cet homme avant, il le sait, qu’on le congédie quand on n’aura plus besoin de lui. Pourtant la santé de celui qui devient son bienfaiteur l’y contraint. Son épouse l’accueille avec bienveillance et même intérêt. Et elle ne le traite pas comme un domestique. Elle est attentionnée, d’une attention discrète et valorisante. Son employeur croit en lui au point de lui proposer un poste important dans une succursale… au Mexique. Ce poste lui permettrait de réaliser ses grandes ambitions. C’est au moment de partir que Louis comprend qu’il est fou amoureux de la femme de son bienfaiteur.
Stefan Zweig décrit avec précision la passion amoureuse au masculin. Depuis son insensible naissance jusqu’à son apogée et peut-être sa mort. C’est quasi chirurgical et pourtant émouvant malgré une certaine froideur de Louis. Il a en lui l’honneur meurtri des pauvres qui ne veulent plus s’émouvoir de crainte d’être encore une fois humilié. Il cède devant la force de l’évidence : cet amour-là ne peut se contenir.
Louis part pourtant pour une mission qui doit durer deux ans. Mais la guerre, la Grande Guerre, survient. Son éloignement durera plus longtemps et il reste sans nouvelle de celle qu’il aime. Que restera-t-il de leur passion quand ils se retrouveront ?
Il n’y a pas un mot de trop dans ce texte, peut-être même trop peu. Mais Zweig analyse les ressorts de l’âme humaine et de l’amour avec une rare intensité. Les sentiments du narrateur sont décortiqués, analysés, exposés. La fièvre de Louis nous saisit grâce à de longues phrases envoûtantes. Qu’on l’apprécie ou pas en tant qu’être humain, on vit sa passion et avec lui on se demande si l’amour résiste au pire. Peut-il se retrouver sous les décombres du temps, de l’éloignement et de la guerre. Comment ne pas penser à À la recherche du temps perdu écrit par Proust, contemporain de Zweig ?
Le voyage dans le passé est aussi le récit de rendez-vous manqués, de bonheurs seulement effleurés en raison de conventions sociales. Il est le théâtre d’êtres qui se débattent pour rester maîtres de leur vie et de leurs désirs. Sommes-nous libres de nos choix ?
Le voyage dans le passé
Stefan Zweig traduit de l’allemand par Baptiste Trouvere
Grasset, 2008
ISBN : 9782246748212 – 180 pages – 11,20 €
Reise in die Vergangenheit, première parution fragmentaire : 1929
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