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Imaginez une famille très dysfonctionnelle, une gamine qui adore les animaux et un directeur de zoo au grand coeur. Avec de tels ingrédients, on pourrait sans doute écrire un feel good book. Stéphanie Artarit choisit un tout autre registre, qu’il m’est difficile de définir. Roman noir, familial, social, On ne mange pas les cannibales est surtout un roman très inconfortable, inattendu par bien des aspects et au final prenant. Mais pas au début.
Le lecteur fait la connaissance de la famille Rapaz et franchement, le portrait est très chargé. Le père est jadis tombé de l’arbre et on l’a enterré dans le jardin. Martin le fils aîné devient le chef de famille : il couche avec sa mère et sa sœur aînée, Bambi. De ses relations avec sa mère naissent des jumeaux handicapés, Sam et Valérien. Ils sont livrés à eux-mêmes car la mère, tombée du toit, est désormais grabataire et ne quitte pas son lit. La famille vit des allocations et Bambi vole dans les magasins pour nourrir la famille car bien sûr, Martin ne fait rien.
À ce stade de l’histoire, j’ai bien failli lâcher l’affaire car vraiment, trop c’est trop dans le misérabilisme. Mais j’ai poursuivi car les personnages sont intrigants malgré tout.
Il y a donc Martin, dénué de toute empathie et de tout sentiment en dehors de son amour inconditionnel pour sa sœur. Elle lui appartient, elle est sa chose, presque un autre lui-même. Bambi a 17 ans et pour échapper à l’enfer familial (qu’elle ne désigne pas ainsi car elle n’a pas connu autre chose), elle se rend chaque jour au zoo voisin, sans payer. Un jour un gardien la surprend et la conduit dans le bureau du directeur, Noël Rivière, le troisième élément du trio humain que met en place le roman.
C’est un homme très réservé, issu de l’Assistance publique. Il prend pitié de Bambi tout en tombant amoureux d’elle. Il l’emploie dans son zoo et accepte même qu’elle y amène ses deux frères handicapés car personne ne pourrait s’occuper d’eux. Ils s’épanouissent dans ce zoo. Surtout qu’un beau jour, très beau jour, Martin disparaît et ne revient pas.
Mais il arrive à Bambi quelque chose qu’elle n’avait pas prévu et qui fait basculer sa vie ainsi que celle de Rivière. Sans doute mieux vaut ne pas en dire plus au futur lecteur, même s’il est difficile à ce stade d’imaginer que ce roman se transforme en thriller avec vengeance infernale à la clef.
J’ai évoqué les personnages humains mais il y a aussi dans le zoo des animaux. Adam, un vieux singe isolé car violent joue un rôle important dans l’intrigue que tisse On ne mange pas les cannibales. Disons qu’un des personnages se retrouve très proche de lui et que ces deux êtres s’apprennent et quasi fusionnent. J’ai audiolu ce roman et j’imagine que la version papier permet de distinguer les paroles des uns et des autres. Ce n’est pas le cas à l’écoute et je me suis plusieurs demandé qui parlait de l’humain ou de l’animal. On comprend que la frontière est ténue. Il est question de sauvagerie, d’instincts, d’amour aussi, beaucoup d’amour. L’amour de Rivière pour Bambi mais aussi de Martin pour sa sœur. Ce type n’inspire que le dégoût et pourtant il parvient à échapper à la caricature du méchant. Il est pire que ça : un prédateur.
Ce roman de Stéphanie Artarit est vraiment très noir, voire glauque. Il interroge les limites de l’humanité à travers des personnages et des situations extrêmes. De plus, il aborde le monde animal avec beaucoup de précision et de sensibilité. Animaux et humains sont également abordés avec une émotion qui réussit l’exploit de ne pas sombrer dans la facilité et le pathos. Et ce malgré un début qui semblait s’y précipiter à pas de géant. Rien n’est prévisible dans ce roman et ce n’est pas une de ses moindres qualités.
On ne mange pas les cannibales
Stéphanie Artarit
Belfond, 2025
ISBN : 978-2714404855 – 400 pages – 20 €
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