Auprès de moi toujours de Kazuo Ishiguro

Pas facile de parler d’un livre à révélation. Si vous ne voulez pas savoir ce qu’il est préférable d’ignorer en commençant ce roman, mieux vaut ne pas aller plus loin dans la lecture de cette chronique.

Kathy, la narratrice, a trente et un ans. Elle raconte son enfance dans un collège anglais dans les années soixante-dix. Mais il ne s’agit pas d’un collège anglais comme on se les imagine. Dans celui-là, les enfants ne sortent pas, ils sont tenus à l’écart du monde, prisonniers. Ils ne sont ni malheureux, ni maltraités, presque heureux, si le ton sans effusion de la narratrice peut permettre de le dire. Ils savent cependant qu’ils sont différents, destinés aux dons. Quels dons ? Le lecteur l’ignore longtemps (imaginant je ne sais quoi car moi je savais… dommage).

Plusieurs éléments étranges pourtant dans cette école : l’obsession de la bonne santé (nourriture saine, visites médicales…) et l’absence quasi totale de sentiments. Bien sûr, les enfants jouent ensemble et nouent des liens d’amitié, mais l’amour et l’affection sont totalement absents. Le style de la narratrice, à la fois simple, factuel et précis rend compte de cette absence inquiétante de chaleur humaine. On sent rapidement que ces enfants sont différents, sans savoir pourquoi. Parvenue à l’âge adolescent, Kathy parle de sexe là où les adolescents parleraient d’amour. Aucun ressenti, plutôt un exercice, certes naturel, mais glaçant. Les gardiens et instructeurs ne semblent pas non plus aimer les élèves, même si on apprendra à la fin qu’ils ont tout fait pour les protéger du monde.

Car Kathy et ses amis sont des clones, des réservoirs d’organes, qui grandissent comme des enfants dans ces centres avant-gardistes, protégés des dérives et informés de leur nature. Ce n’est qu’à la moitié du roman que le lecteur comprend la nature des dons qui vont régler la vie des enfants devenus adultes. Ils seront d’abord accompagnants (comme la narratrice au moment de son récit), c’est-à-dire qu’ils soutiendront les autres clones au moment de leurs dons successifs, pouvant aller jusqu’à quatre. Rien n’est jamais dramatique, chaque enfant puis adolescent accepte sa nature et son destin, sans révolte, comme des moutons allant à l’abattoir. Tout juste essaient-ils d’obtenir un sursis, en prouvant qu’ils s’aiment, ce qui est impossible car ils n’éprouvent pas d’amour, juste des besoins physiques.

Le lecteur est donc pris dans une ambiance extrêmement étrange, à la fois contemporaine et atemporelle, suivant des protagonistes aussi humains que tout un chacun mais dociles et si dépassionnés qu’ils s’en deshumanisent. Tout cela est très habile puisque le lecteur se trouve pris entre deux feux : ces enfants jouant dans un grand parc, s’échangeant des secrets… sont indéniablement humains et semblables à tous les enfants ; pourtant, malgré leur jeune âge, leurs jeux, leurs querelles, ils ne sont pas attendrissants. Ils sont comme des robots : il leur manque une âme. Eux-mêmes s’en cherchent une, à travers leurs œuvres d’art que Madame, étrange personnage qui se dévoile à la fin, collecte chaque année. Mais l’Art ne saurait révéler ce qui n’existe pas.

Sur le ton de la confidence froide, le roman rend compte d’une absence de transcendance qui dépouille l’homme d’ambition, de peur, de vie. Fatalistes par nature, tristes par habitude, ces enfants sont vieux avant que d’être, sans espoir, petites choses sans conséquence. La violence des ces destins sans issue est comme dissimulée par la nostalgie de la narratrice qui raconte son enfance, et dont on comprend enfin qu’elle est à la veille de son premier don, à la veille de réaliser son destin d’objet.
C’est à la fois mélancolique et glacial, facile à lire mais difficile à pénétrer.

Kazuo Ishiguro sur Tête de lecture

 

Auprès de moi toujours

Kazuo Ishiguro traduit de l’anglais par Anne Rabinovitch
Les Deux terres, 2006
440 pages, 22 €

 

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