Les producteurs d'Antoine Bello

La bonne nouvelle de l’année en littérature est sans doute la parution d’un troisième opus pour Sliv Dartunghuver, le brillant agent du Consortium de Falsification du Réel. Surtout qu’on ne l’attendait pas cette suite, qui arrive donc comme un cadeau.

Sliv a maintenant la quarantaine, toujours efficace dans son boulot, toujours célibataire. Il a grimpé peu à peu les échelons, monté des dizaines de dossiers pour falsifier des faits, voire des événements historiques afin de… ah, mais mieux vaut ne pas dire pourquoi car enfin, le but du CFR est ultra-secret, peu de personne sont dans la confidence. Lisez donc Les Falsificateurs et Les Eclaireurs pour en être…

… et ce troisième tome pour savoir comment Sarah Palin est devenue la colistière de John McCain et par voie de conséquence comment Obama a gagné la présidentielle de 2008. Et comment le H1N1 a été déclenché pour faire gagner un maximum aux laboratoires pharmaceutiques. Et Sliv de constater que l’avènement d’Internet facilite considérablement son travail de falsificateur.

Mais surtout, le noeud de l’intrigue dans Les producteurs vous entrainera dans une manipulation plus vraie que nature autour de la découverte d’une épave maya du IXe siècle.

C’est la formidable idée de Lena, collègue de Sliv, avec qui les relations n’ont pas toujours été faciles. Mais Sliv suit le génial dossier qui consiste à inventer une civilisation pré-colombienne. Et le CFR d’inventer des artefacts, de falsifier les sources, et de chercher celui qui sera le découvreur de l’épave contenant un très ancien codex. S’il vaut mieux ne pas trop en dire, sachez que ce personnage, Nick, sera celui qui manipulera les médias du monde entier selon une recette simple : il leur dira ce qu’ils ont envie d’entendre.

Car tout est là nous dit Antoine Bello. Il n’est pas d’Histoire mais des histoires et le passé ne se construit que de la mémoire de chacun. Alors pourquoi pas aussi la réalité ? Chacun entend ce qu’il veut entendre, comprend ce qui l’arrange. Un même fait est susceptible d’être compris et interprété de multiples façons selon les besoins, envies, fantasmes.

Les Producteurs est une ode à la littérature (la dernière phrase : Rien ne résiste à la littérature) et à la fiction en général :

…l’histoire est un simulateur de vie, semblable dans le principe au simulateur de vol sur lequel s’entraîne un pilote. Les anecdotes qui émaillent nos conversations, les livres que nous lisons, les films que nous voyons nous préparent aux situations que nous allons rencontrer, nous évitant de coûteuses erreurs et nous permettant de vivre plusieurs existences à la fois. Un adolescent a vécu par procuration des dizaines d’histoires d’amour avant de dire « I love you » pour la première fois. Un soldat recevant son ordre de déploiement sait à quoi s’attendre grâce à Full Metal Jacket ou Catch 22. Et tous les maris du monde connaissent les risques d’une aventure extraconjugale depuis qu’ils ont vu Liaison fatale..

La fiction comme laboratoire de vie… Une vie tissée de fictions, de souvenirs altérés devenus points d’ancrage. Chacun manipule sa vie pour la rendre présentable, supportable (ou insupportable, c’est selon) ; d’autres vont plus loin en manipulant les faits, s’il en est, mais jamais au-delà de ce que le vraisemblable peut supporter. Tout se joue entre l’imagination et l’horizon d’attente de celui qui lit, entend et interprète. Qu’est-on prêt à croire ?

Personnellement, je suis prête à croire tout ce que me raconte Antoine Bello tant le plaisir est grand et intelligent. Les Producteurs met à plat les mécanismes de la fiction sur le mode ludique du roman d’espionnage. C’est une fiction sur la fiction, toutes les fictions, qu’elles soient littéraires, feuilletonesques ou journalistiques.

Quand vous voyez un chasseur de trésors ouvrir un coffre, vous admettez inconsciemment que le contenu du coffre est un trésor.

Antoine Bello sur Tête de lecture

 

Les producteurs

Antoine Bello
Gallimard, mars 2015
521 pages, 21,50€





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