Un travail comme un autre de Virginia Reeves

Par amour pour sa femme Marie, Roscoe a accepté de quitter la ville où il était électricien pour s’installer sur les terres de la ferme de son défunt beau-père. Mais Roscoe n’est pas fermier, il est électricien, un travail comme un autre, même si en cette année 1922 l’électricité est un peu partout une nouveauté dans l’état d’Alabama… La ferme dépérit, le couple aussi. Leur seul enfant Gerald est tout accaparé par l’amour de sa mère, de plus en plus aigrie et distante. Après une énième dispute, Marie reprochant à Roscoe de ne pas être un bon fermier, il décide de détourner le courant de l’Alabama Power pour électrifier la ferme, avec l’aide son voisin et ami noir, Wilson Grice. C’est le début de la prospérité.

Qui ne durera que deux ans : un employé de la compagnie d’électricité venu inspecter l’installation de Roscoe meurt électrocuté. Celui-ci est condamné à vingt ans de prison pour vol et homicide. Wilson est lui aussi condamné pour complicité. Alors que Roscoe est envoyé dans une prison moderne à Kilby, Wilson est « prêté » par l’Alabama Power à une compagnie privée qui l’envoie dans une mine de charbon où il travaille quasi comme un esclave.

Dans une longue première partie, Un travail comme un autre suit deux axes narratifs : d’une part, le quotidien de Roscoe en prison où il travaille d’abord à la laiterie, puis auprès des chiens dressés pour traquer les fugitifs. Il n’aime ni l’un ni l’autre de ces postes, il apprécie juste d’être une fois par semaine employé à la bibliothèque. D’autre part, Roscoe se souvient de sa vie à la ferme, ses relations avec Marie, Wilson, Gerald, le travail en commun pour détourner la ligne, l’amélioration de la productivité et du rendement qui a suivi. Et même des deux années de bonheur avec Marie avant la naissance de leur fils, puis la dégradation de leurs relations.

Roscoe T Martin est un beau personnage rattrapé par le destin. Il a d’abord pu échapper à l’injonction paternelle de devenir mineur, un vrai métier, concret. Fasciné par les débuts de l’électricité, par sa force incroyable et ses promesses, il se fait électricien par convictions. C’est par amour qu’il les abandonne et se fourvoie dans un rôle qui ne lui convient pas. Marie n’hésitera pas à le condamner, à faire peser sur lui l’échec de la ferme, la responsabilité du meurtre et la déchéance de la famille de Wilson suite à son incarcération. Elle ne lui rend pas visite en prison et ne lui écrit jamais.

Roscoe est fauché en plein rêve américain. Il a été entreprenant, il est allé de l’avant, saisissant le train du progrès mais il a été puni. Sa punition n’est pas à la hauteur de sa faute : il n’a pas voulu tuer et la peine qui lui est infligée sonne comme une injustice. Il ne s’en défend pas, assume sa faute et en porte le poids sans se plaindre. Ce qui fait toute la noblesse de ce personnage broyé qui trouve au final le réconfort auprès d’une vieille chienne et d’une famille noire.

Virginia Reeves met en scène des personnages qui se débattent, cherchent à s’en sortir, tantôt égoïstes, tantôt généreux, souvent écrasés par la culpabilité et le passé qui semble avoir tracé pour eux l’avenir. Pourtant, en ces années 1920, l’avenir est tout sauf tracé comme en témoigne cette incroyable électricité qui bouleverse l’industrie, l’économie et le quotidien de tout un chacun. Elle propulse l’homme dans la modernité, alors que la tradition est un poids qui accable Roscoe et Marie. Le lecteur est immédiatement projeté dans ce Sud profond qui échappe à nombre de caricatures. Les Martin, blancs, sont amis avec les Grice, noirs sans que cela pose problème. Roscoe ne va pas croupir dans une prison infâme mais dans « un nouveau pénitencier destiné à permettre une vraie réhabilitation, pourvu d’une ferme avec du bétail, d’une usine de chemises et d’un moulin » et d’une bibliothèque.

Si on ne peut que regretter de ne pas en apprendre plus sur les autres personnages, on ne peut qu’apprécier l’ampleur de Roscoe, tout pétri d’humaines contradictions.

C’est donc un beau premier roman que nous propose Virginia Reeves avec Un travail comme un autre qui témoigne d’une indéniable maîtrise narrative. Son Roscoe, à la fois fort et fragile, est de ceux qu’on n’oublie pas car il est comme nous, humain.

 

Un travail comme un autre

Virginia Reeves traduite par Carine Chichereau
Stock (La Cosmopolite), 2016
ISBN : 978-2-234-07979-3 – 327 pages – 21,50 €

Work Like Any Other, parution aux États-Unis : 2016





21 responses to “Un travail comme un autre de Virginia Reeves”

  1. ex-ICB
    1. Sandrine
    1. Sandrine
    1. Sandrine
    1. Sandrine
    1. Sandrine
    1. Sandrine
    1. Sandrine
    1. Sandrine
    1. Sandrine

Laisser un commentaire



Recevez des nouvelles de Tête de lecture par mail