Mademoiselle de Park Chan-wook

Mademoiselle est l’adaptation par Park Chan-wook du formidable roman de Sarah Waters, Du bout des doigts. Les quelques films que j’ai vus de ce Coréen fou m’ont intriguée et interrogée, aussi je me demandais bien ce qu’il avait fait ce roman. Eh bien il l’a adapté avec fidélité, suivant la construction de l’intrigue et ses très nombreuses révélations. Plus quelques délires qui sont sa marque de fabrique.

Soukee (Kim Tae-ri) vit avec d’autres enfants et adolescents chez une receleuse vendeuse d’enfants : les jeunes volent les passants et ramassent les bébés abandonnés qui sont ensuite vendus à des Japonais. Arrive un escroc séduisant (Jung-woo Ha) qui propose un marché à Soukee : elle va aller vivre auprès d’une richesse héritière, Hideko (Kim Min-hee) et faire en sorte qu’elle tombe amoureuse de lui. Quand il l’arrachera aux griffes de son oncle (Cho Jin-woong) et l’épousera, il la placera dans une maison de fous et empochera l’héritage, qu’ils se partageront Soukee et lui. La jeune fille accepte et la voilà servante de Mademoiselle.

Soukee gagne son amitié d’autant plus facilement que la jeune femme vit retranchée du monde, sous la coupe de son oncle qui l’a élevée pour qu’elle lui fasse la lecture (de textes tout à fait particuliers) et pour épouser ensuite sa fortune. Soukee s’attache à elle plus qu’elle ne devrait, mais remplit sa part de marché quand « le comte » arrive au château sous les traits d’un professeur de dessin. Le plan des deux complices fonctionne très bien.

Jusqu’au twist. Le même que dans le roman.

S’ouvre alors une deuxième partie qui nous permet d’envisager l’histoire sous un autre angle, celui de Mademoiselle. Le spectateur revoit l’histoire, et notamment des scènes incomplètes ou cachées pour Soukee. Il ne serait bien sûr pas charitable d’en dévoiler plus, surtout que ce twist sera suivi d’autres.

Il est question dans ce film de domination masculine. Comme dans le roman, le plaisir féminin est très présent. Peut-être même plus que dans le roman tant Park Chan-wook prend plaisir à filmer les scènes de sexe entre Soukee et Hideko. Ces scènes s’opposent à celles illustrant le plaisir masculin, qui passe par la perversion de l’enfance, la soumission et la violence. L’oncle d’Hideko est un bibliophile raffiné, qui réunit une galante assemblée mais c’est en fait un bien triste sire sadique et dénué de compassion.

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Transposée dans la Corée des années 30 sous domination politique et culturelle japonaise, l’intrigue est fidèlement restituée. L’image est superbe, les couleurs d’une grande clarté et les deux jeunes femmes sont filmées avec douceur et empathie. La touche Park Chan-wook est discrète même si bien sensible. Pas de scènes insolites flirtant avec le n’importe quoi, mais des gags qui le temps de quelques secondes font basculer l’ambiance (l’incendie dans l’asile par exemple). Comme un signe de Park Chan-wook de derrière la caméra pour nous montrer qu’il est bien là. L’oncle est celui qui imprime le plus clairement la marque du grotesque : caricature de lui-même, on en rirait volontiers s’il n’était un véritable bourreau. La scène de torture finale souligne cette ambigüité : l’oncle est en train d’infliger des souffrances atroces et pourtant, la scène est drôle (j’ai cependant entendu des gens qui semblaient souffrir dans la salle…). Drôle aussi la présence du poulpe, pour ceux qui ont vu Old Boy

On peut qualifier Mademoiselle de thriller érotique. C’est un film troublant et une réussite esthétique. C’est avec finesse que Park Chan-wook filme les émotions. Il construit l’intrigue sur des ellipses narratives qui mettent le spectateur dans la même position que les protagonistes : il croit savoir, alors qu’il ne connaît qu’une partie des intérêts en jeu. A chaque révélation, il faut reconsidérer toute l’histoire. Le spectateur est aussi manipulé que les personnages et c’est un plaisir de se laisser envouter par le charme pervers de ces jeunes femmes qui ne sont pas que belles.

Si l’on connaît les enjeux entre le Japon et la Corée, on appréciera les nombreuses références à l’inféodation de celle-ci. Les acteurs parlent d’ailleurs à la fois coréen et japonais. Si pour nous, c’est le même chinois, il y a beaucoup à comprendre dans le changement des langues (sous-titrées soit en blanc, soit en jaune).

Une réussite donc que cette adaptation, par sa fidélité à l’intrigue mais aussi grâce à la marque Park Chan-wook qui se déploie ici entre sulfureux et grotesque.

Park Chan-wook sur Tête de lecture

 

Mademoiselle de Park Chan-wook
Avec : Kim Tae-ri, Kim Min-hee, Jung-woo Ha , Cho Jin-woong Sortie nationale : 2 novembre 2016 – Durée : 2 h 25





12 réponses à « Mademoiselle de Park Chan-wook »

    1. Sandrine
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