Vera Kaplan de Laurent Sagalovitsch

Un roman de plus sur le destin des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale ? Que non ! Si Stella Goldschlag alias Vera Kaplan pour Laurent Sagalovitsch est née à Berlin en 1922 et y a passé toute la guerre, ce n’est pas en s’y terrant et en y mourant de faim. Elle a collaboré avec les nazis et dénoncé ses coreligionnaires pour dans un premier temps sauver ses parents puis survivre.

Arrêtée et enfermée dans un hôpital, elle accepte de traquer ses anciens camarades pour que sa mère reçoive des soins appropriés. Elle arpente les rues de Berlin avec un certain Karl, se laissant approcher par des amis juifs qui la reconnaissent et jamais ne se méfient d’elle, même s’ils savent que des dénonciateurs existent. Elle est jeune, belle, pleine de vie et prétend échapper à la Gestapo grâce à son physique de blonde aux yeux bleus.

Laurent Sagalovitsch imagine un petit-fils de Vera Kaplan apprenant par hasard, à l’occasion du décès de sa propre mère, l’existence et la vie de sa grand-mère. Il lit son journal écrit pendant la guerre ainsi qu’une lettre d’adieu à sa fille adressée. Dans cette dernière, elle s’explique.

Pendant trop longtemps, nous nous étions comportés comme des victimes, nous avions accepté de servir d’exutoire à cette humanité qui depuis l’aube des temps nous avait rejetés et asservis, et à la longue, nous avons fini par accepter de jouer ce rôle, nous nous sommes rangés à leurs arguments, nous nous sommes considérés nous-mêmes comme des parias ; à force de brimades, de pogroms, de sévices, nous avons capitulé, nous avions enduré trop d’épreuves pour surseoir à notre disparition programmée, nos coeurs étaient trop abîmés, nos âmes avaient trop pleuré, nos corps avaient trop souffert ; par lassitude, nous leur avons dit, brisez-nous une bonne fois pour toutes, faites-nous disparaitre à tout jamais, donnez-nous le coup de grâce, nous vous aiderons, nous ne vous opposerons rien d’autre qu’une morne résignation.

Vera Kaplan ne veut pas être une victime et choisit de se révolter contre cette résignation ancestrale. Elle dit non et refuse pour elle même la soumission d’un peuple abandonné de Dieu.

Ils étaient nés pour mourir.

Si le personnage du petit-fils de Vera Kaplan se défend de juger de la conduite de sa grand-mère selon l’éternelle rengaine bien confortable du « qu’aurions-nous fait à sa place ? », Laurent Sagalovitsch pose lui clairement la question de la responsabilité des Juifs dans le génocide : pourquoi tant de soumission, de docilité ? Pourquoi ne pas se révolter, ou au moins résister ? Est-ce le sort des Juifs d’être victimes et dès lors, endossent-ils le rôle avec résignation ?

Vera Kaplan est également une femme à la sexualité débordante. En d’autres temps, on l’aurait dite hystérique et je trouve dommage que Laurent Sagalovitsch ait fait d’elle cette quasi nymphomane, comme si son désir de vie allait forcément de pair avec une sexualité dépassant les cadres d’une relation traditionnelle. Faut-il y voir le reflet de l’éternelle incompréhension masculine devant les femmes que ces messieurs estiment déconcertantes ?

Et certes, Vera Kaplan l’est à plus d’un titre. Laurent Sagalovitsch choisit de lui donner la parole à deux époques différentes pour tenter de la cerner (pendant la guerre dans son journal et au moment de sa mort dans les années 90 dans sa lettre d’adieu). Le rapprochement n’opère pas tant il est d’emblée impossible. Mais lui donner une voix, même fictive, c’est lui permettre de nous interpeller et de revendiquer son droit à la vie, à la vie à tout prix. C’est mettre en lumière un sujet délicat qui choque et questionne.

 

Vera Kaplan

Laurent Sagalovitsch
Buchet Chastel, 2016
ISBN : 978-2-283-02997-8 – 160 pages – 13 €

 

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26 réponses à « Vera Kaplan de Laurent Sagalovitsch »

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