
Avez-vous lu Rebecca ? Est-ce que vous en êtes sûr ? Parce que moi, je croyais avoir lu ce roman et plus j’avançais dans ma lecture, plus je me persuadais que non. A présent que j’en connais le dénouement, je suis sûre de ne pas l’avoir lu avant. Une histoire pareille, aussi prenante, aussi implacable et bien construite, je m’en serais souvenue.
Ce qui s’est passé, c’est que j’ai dû laisser tomber l’affaire la première fois. J’avais peut-être la vingtaine et je me suis rapidement lassée des jérémiades de la narratrice anonyme, de sa soumission et de cette société corsetée dans ses convenances. J’aimais les héroïnes battantes, révoltées et insoumises qui ne se laissent pas faire par les conventions sociales. Or la narratrice des premiers chapitres est dame de compagnie d’une Américaine pénible au plus haut point mais à laquelle elle ne dit jamais non, jamais un mot de trop. Pourtant à l’évidence, cette commère la méprise. C’est en tout cas le sentiment que l’on a quand la narratrice raconte son séjour avec sa patronne à Monte Carlo. Mais s’il y a une leçon (littéraire) à tirer de ce roman, c’est qu’il faut se méfier du narrateur. Pas au sens borgesien ou psychiatrique : la narratrice n’essaie pas de tromper le lecteur et elle n’est pas folle. Elle ne trompe qu’elle-même car elle ne comprend pas la situation. Toute l’intelligence de ce roman tient dans cette citation :
Je me demandais combien il pouvait y avoir de gens dans le monde souffrant et continuant de souffrir parce qu’ils ne parvenaient pas à briser leur filet de timidité et de réserve, et qui dans leur aveugle folie construisaient devant eux un grand mur qui cachait la vérité.
Mais je brûle les étapes… Au cours de cet éprouvant séjour français, la narratrice et sa patronne rencontrent un certain Maxim de Winter, la quarantaine bien entamée, parfaitement anglais, riche et surtout veuf depuis peu. Il a tout pour lui et en plus la douleur d’avoir perdu tragiquement sa magnifique épouse, Rebecca. Et voilà qu’en cachette de la mégère opportunément malade et en dépit de lourdes conventions sociales, la narratrice et de Winter se fréquentent. Au sens où ils déjeunent ensemble et font des virées en voiture. Et je vous la fais courte : le prince épouse la bergère qui va donc s’installer dans la mythique demeure de Winter : Manderley. C’est comme le vilain petit canard sur le lac des cygnes. Elle est moche, elle est gauche et timide, aucune personnalité. Et elle découvre la défunte Madame de Winter, cette fameuse Rebecca que tout le monde aimait et admirait. Dotée de tous les charmes et de tous les talents, elle était la lumière tandis qu’elle, la seconde Madame de Winter, est l’ombre.
Et elle ne cesse de se dire que son Maxim ne l’aimera jamais, qu’elle est trop insignifiante, trop bête, trop gaffeuse. D’ailleurs la gouvernante, Mrs Danvers ne se prive pas de le lui rappeler, elle qui admirait Rebecca et déteste la nouvelle. Cette méchante femme a donc décidé de lui rendre la vie impossible et y parvient fort bien. Peu à peu, la morte étend son emprise sur la nouvelle Madame de Winter.
Il ne m’appartenait pas du tout, il appartenait à Rebecca. Elle était toujours dans la maison, comme Mrs Danvers l’avait dit, elle était dans cette chambre de l’aile ouest, elle était dans la bibliothèque, dans le petit salon, dans la galerie au dessus du hall. Même dans le petit vestiaire où pendait son imperméable. Et dans le jardin, et dans les bois, et dans la maisonnette en pierre sur la plage. Ses pas résonnaient dans le corridor, son parfum traînait dans l’escalier. Les domestiques continuaient à suivre ses ordres, les plats que nous mangions étaient les plats qu’elle aimait. Ses fleurs préférées remplissaient les chambres. Rebecca était toujours Mme de Winter. Je n’avais rien à faire ici.
Voilà environ la moitié du livre. Tout change quand on retrouve le bateau dans lequel Rebecca s’est noyée. Et change à un point tel que tous les événements racontés jusque là sont à réévaluer. Premier tour de force narratif. Le second, c’est que s’installe alors un suspens qu’on peut bien sûr qualifier ici d’hitchcockien. Le procédé est simple, mais toujours efficace : à chaque fois qu’on croit la narratrice tirée d’affaire, un fait nouveau la replace dans une situation extrêmement difficile. Je ne peux bien sûr pas en dire plus sous peine de divulgâcher et il ne le faut pas.
Cependant, pour ceux qui ont lu ce roman et connaissent donc la fin (les autres : sautez ce paragraphe), voici ce qui m’est arrivé au moment le plus crucial, c’est-à-dire celui de la révélation finale (avant-dernier chapitre). La narratrice, Maxime, le colonel Julyan et l’infâme Favell entrent dans le cabinet du docteur Baker. On va savoir pourquoi Rebecca est venue le voir le jour de sa mort. On croit le savoir d’ailleurs (parce qu’on est prisonnier du point de vue de la narratrice). Et vous savez quoi ? J’audiolisais tout tranquillement quand tout à coup, la voix de Virginie Mery a laissé place à celle de Dominique Pinon lisant Envoyée spéciale de Jean Echenoz. J’ai audiolu Envoyée spéciale il y a de cela plusieurs semaines et bien sûr, j’ai supprimé ensuite tous les fichiers, il n’en reste plus trace sur mon lecteur MP3 (croyez-moi, j’ai vérifié!). Et pourtant Echenoz, qui dans ce roman fait justement intervenir un narrateur malicieux qui commente la narration, cet Echenoz a réussi à intervenir dans Rebecca ! Et moi, j’étais totalement sans ressource, tenaillée par l’inquiétude quant au sort des époux de Winter et sans moyen de télécharger des fichiers propres puisque j’avais rendu le CD à la bibliothèque. J’ai donc cherché comme une désespérée une version du livre sur Internet. Que j’ai d’abord trouvée en anglais puis enfin, après des débordements d’angoisse et bien des requêtes, en français. Intense fut le soulagement…
Rebecca est un de ces romans qui démarrent doucement, sans passion comme le journal d’une jeune fille morne et terne. C’est quand Manderley prend possession de la narratrice que tout commence vraiment, quand Mrs Danvers, sorte d’ombre portée de Rebecca, entre en scène. Alors, dans un style classique et sobre, la tension monte pour un volet qu’on ferme, un vase cassé, une robe de bal trop splendide. Les rouages de la manipulation et de l’emprise sont en marche : de Rebecca sur la narratrice et de la narration sur le lecteur. L’une et l’autre s’enfoncent peu à peu dans un passé incompréhensible faute d’en détenir toutes les clefs. Et le plus réussi, je crois, c’est que le cauchemar est en grande partie le fruit d’une imagination victime des apparences et des convenances sociales extrêmement pesantes. Quel personnage finalement que cette narratrice, bien falote au début. Elle porte tout le récit, embarque le lecteur dans ses errements et erreurs. J’aurais dû lui faire confiance la première fois…
Daphné du Maurier sur Tête de lecture
Rebecca
Daphné du Maurier traduite de l’anglais par Anouk Neuhoff
Albin Michel, 2015
ISBN : 978-2-226-31477-2 – 534 pages – 25 €
Rebecca, parution originale : 1938
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