
Avez-vous déjà vu un renard ? Je veux dire vraiment vu ? Pas coincé entre les phares d’une voiture la nuit ou écrasé sur le bord de la route. Eh bien pour ma part il m’a fallu attendre plus d’un demi-siècle pour en voir un de très près. J’étais jadis citadine, c’est pourquoi je croyais logique de ne pas en avoir croisé. Mais en fait non, car le renard est de plus en plus urbain. Toujours est-il que c’est la campagne bretonne qui m’a permis cette première rencontre qui m’a donné envie d’en savoir plus sur les mœurs du Vulpes vulpes. Et Vivre en renard a rassasié ma curiosité.
En avril dernier vers 18 heures, il faisait encore bien jour, un animal longe en trottant la pâture qui jouxte ma maison. Je sors sur le pas de ma porte à ce moment-là. Le temps que je réalise que c’est un renard, il a passé son chemin, disparu. Il semblait pressé, déterminé. La rencontre a duré 5, 6 ou 7 secondes. J’ai eu le temps d’être touchée par ce surgissement du sauvage dans mon quotidien, d’habitude dans ce champ paissent de paisibles vaches qui me regardent jardiner. Lui ne m’a pas jeté un regard.
Ce goupil n’était pas très grand, pas bien gros et surtout pas aussi touffu et roux que je l’imaginais. Sa « coiffure » m’a surtout surprise : une touffe comme de la mousse épaisse de forêt mais brune. Je n’ai pas eu le temps de mémoriser la queue car mon cerveau était en train de concrétiser cette incroyable rencontre : c’est un renard, en plein jour, en train de courir le long de ta maison ! La première chose que j’ai faite dès qu’il a disparu de mon champ de vision, c’est de chercher mon chat et de le faire rentrer. Mais en fait, j’ai lu ensuite qu’un renard pesait environ 5 à 6 kilos et mon chat… eh bien un peu plus (il ne connaît ni la vie sauvage, ni l’effort…). Il ne risquait probablement pas grand-chose.
J’ai appris tout ce que je voulais savoir sur le renard grâce à cet opus de la collection « Mondes sauvages ». Le renard est envisagé à travers le XXeme siècle et ses relations avec les humains, y compris l’auteur qui vit dans la campagne bretonne lui aussi (je pense que ce livre est un condensé de son ouvrage Enragés ! Une histoire animale). Il est d’abord question de la vie et des mœurs de ce canidé (gestation, naissance, croissance, alimentation, habitat…etc). Puis l’auteur décrit les périodes d’épizooties rabiques de la fin du XXe siècle, les moyens de lutter contre le renard porteur de rage, l’efficacité de la vaccination, la mauvaise réputation que le renard a toujours dans les campagnes, surtout auprès des propriétaires de poules. Pendant les périodes de rage, il a été impitoyablement pourchassé et si aujourd’hui la rage n’existe plus en France, il est toujours inscrit sur la liste des nuisibles (ou plus exactement Esod : « Espèce Susceptible d’Occasionner des Dégâts ») et peut donc être chassé.
Le renard roux peut être piégé et déterré toute l’année et il peut être tiré au-delà de la période habituelle de chasse dans les 91 départements où les préfets l’ont classé Esod. Selon l’Office français de la biodiversité, ce sont environ 50 000 renards qui sont tués chaque année par les chasseurs, les déterreurs, veneurs et autres piégeurs. […] Dans les tableaux de chasse, Vulpes vulpes figure à la cinquième place des mammifères tués, derrière le lapin, le sanglier, le chevreuil et le lièvre.
La formidable propension du renard à s’adapter et survivre fait qu’il n’est pas menacé d’extinction malgré les terribles années d’éradication. Les seuls dangers sont les chasseurs et les voitures. Et quelques maladies que ses adversaires l’accusent de disperser. Il a pourtant de nombreux défenseurs car il a pour lui un aspect peluche qui joue en sa faveur.
Ce livre est donc une bonne initiation à la vie et aux mœurs du goupil. C’est aussi un très riche panorama de nos relations avec lui, de nos fantasmes à son égard et de sa place dans notre société. Son préfacier Eric Baratay est l’historien des animaux, celui qui a écrit des Biographies animales très intéressantes (un jour peut-être, j’en parlerai ici). Il propose de décentrer notre regard et d’écrire ces biographies animales du point de vue animal et non plus en les centrant sur nos sensations. Nicolas Baron dans son approche se place « le plus souvent » du côté des renards. En historien éthologue, il décrit les phénomènes et les comportements, dont il montre les spécificités, les différences à travers l’observation des individus. Il est difficile (impossible ?) de penser en renard mais on peut certainement tenter de s’approcher de ses perceptions en évitant au maximum les approches anthropocentrées. Je réfléchis en ce moment à la façon de « mettre en scène », « faire parler » des animaux en fiction et les études comme celles-là m’aident beaucoup.
Une petite déception au chapitre « Au coeur des imaginaires ». Il est question de l’omniprésence du renard dans notre culture littéraire, artistique, vestimentaire… il est partout. Nicolas Baron recense de nombreux films, dessins animés, livres…etc. et mystère, il n’est pas question de Dans la peau d’une bête de Charles Foster. Cet universitaire britannique est allé jusque vivre dans un terrier et se nourrir de vers de terre pour expérimenter ce que c’est qu’être un animal et entre autres un renard. Il essaie de comprendre leurs perceptions du monde en se mettant à leur place. Je trouve étonnant qu’il n’en soit pas question ici. J’aurais aimé connaître l’avis de Nicolas Baron sur cette expérience.
Vivre en renard. La traversée du siècle
Nicolas Baron
Actes Sud (Mondes sauvages), 2023
ISBN : 978-2-330-17548-1 – 199 pages – 21 €
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