Le droit du sol d'Etienne Davodeau

Étienne Davodeau, scénariste et illustrateur bien connu de bandes dessinées, entame le 11 juin 2019 un long périple qui rallie la grotte de Pech Merle, dans le Lot, au futur site d’enfouissement de déchets nucléaires de Bure dans la Meuse. Il a décidé de le faire à pied, sac au dos et cartes en main. 800 kilomètres, tout de même qu’il raconte dans Le droit du sol.

Pourquoi ? Pour écrire ce livre d’abord. Et pour l’écrire de façon consciente, en expérimentant dans son corps ce que c’est que marcher sur la terre. Car c’est bien la terre, au sens de sous-sol, qui est le sujet de cette bande dessinée. Cette terre jadis ornée par des homo sapiens peut-être afin de communiquer avec les générations futures, qui sait ? Ou de laisser des traces ?

Des traces, nous en laisserons nous aussi à nos descendants puisque nous avons depuis notre sédentarisation décidé de dominer la nature plutôt que de vivre avec et grâce à elle. Nous sommes heureux, nous avons internet, on ne va pas se plaindre. Mais nous sommes faibles et dépendants. Peut-être plus faibles et plus dépendants que les homo sapiens des grottes même si nous avons moins froid et vivons plus longtemps. Parce que notre monde repose sur un pilier : l’électricité. Plus d’électricité et tout s’écroule. Alors il y a les centrales nucléaires. Qui pourraient être formidables s’il n’y avait les déchets. Qu’en faire ? On les a jetés à la mer puis certains s’en sont offusqués. Alors quoi ? Les enterrer semble la meilleure option. Mais combien de temps resteront-ils dangereux ? C’est la question que pose Le droit du sol.

Ce que j’ai aimé dans cette bande dessinée c’est qu’elle évoque, me semble-t-il, un rapport sincère au monde et à la nature. Davodeau se confronte à la terre. La marche modèle son corps et le malmène. Il parle de ses petits bobos de la route, que tout marcheur a déjà expérimenté.

Pour ce qui est du graphisme, je trouve que le dessin rend mal compte de la beauté et de la diversité des paysages parcourus : tout est assez monotone loin de la diversité effective de ces divers coins de France.

Sans doute cette BD est-elle un acte militant. Peut-être (j’en doute) aidera-t-elle des gens à prendre conscience et les convertira-t-elle. Parce que oui, convertir est le mot : changer radicalement de croyance pour engendrer un changement de vie.

Mais en vérité, je n’y crois pas beaucoup. Dans les réunions de mon village ou autour de moi, je ne vois que des gens qui s’inquiètent ou qui râlent parce qu’il fait trop chaud ou trop froid, parce qu’il pleut trop ou pas assez, parce qu’il y a des restrictions d’eau, d’électricité… Et qui passent leurs terrasses au karcher, vont faire les courses au supermarché et mangent des tomates en mars. Sans voir le rapport. Alors oui, mieux vaut tenter de faire quelque chose, comme cette BD, plutôt que rien. Mais je trouve que d’un point de vue militant, cela conduit à une impasse car elle ne propose rien. Elle relate juste une expérience personnelle, certes poétique mais stérile. Si on se met tous à faire Pech Merle/Bure à pied, à quoi cela servira-t-il ?

Par ailleurs, je trouve que Le droit du sol dans sa forme n’est pas exempt de maladresses. Les interventions des divers scientifiques ou experts sont plutôt lourdes et didactiques. Et surtout, elles n’apportent rien. Bien sûr, on comprend la colère des habitants surfliqués de Bure et alentours : qui veut d’une poubelle nucléaire chez lui ? Personne. Mais qui veut se passer d’électricité ? Personne. Qui veut que des esclaves continuent à extraire du coltan dans les mines du Congo une arme sur la tête ? Personne. Qui est prêt à se passer de téléphone portable ? Personne. Si cette bande dessinée dénonce, elle ne résout aucune contradiction.

Au final, je suis tout à fait admirative des 800 kilomètres parcourus, mais trouve que Le droit du sol est un ouvrage un peu vain.

Sur l’enfouissement des déchets nucléaires, l’incontournable Into Eternity date déjà de 2010…

 

Le droit du sol. Journal d’un vertige

Etienne Davodeau
Futuropolis, 2021
ISBN : 978-2-7548-2921-2 – 207 pages – 27 €

 

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14 responses to “Le droit du sol d’Etienne Davodeau”

  1. Doudou Matous
  2. Nathalie
  3. Choup

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