Continuer de Laurent Mauvignier

Sibylle décide de partir avec son fils Samuel au Kirghizistan pour plusieurs mois, à cheval. C’est ça ou le pensionnat prôné par son père. Alors Samuel part avec sa mère mais il n’a pas décidé de changer alors rien ne se passe.

Sibylle, fatiguée par la vie, ne sait plus quoi faire avec son fils, un merdeux de seize ans qui ne veut rien, ne fait rien si ce n’est traîner avec ses copains, des merdeux comme lui qui jouent aux mauvais garçons. Ils ont un look skin, c’est top d’être les méchants, d’être craints. Mais ils s’en prennent à une fille au cours d’une soirée où ils sont venus mettre le bordel et ça finit au commissariat. C’est alors que Sibylle décide de faire quelque chose. D’être présente pour son fils.

Et c’est là que les mauvaises idées commencent. Comment partir pour trois mois à cheval au Kirghizistan pourrait être une bonne idée ? Benoît, ex-mari de Sibylle et père de Samuel sait déjà comment tout ça va se finir : comme toutes les grandes idées de Sibylle qui ne sait rien mener jusqu’au bout….

Ils partent mais Samuel ne sort pas de son refus du monde. Il en veut à sa mère de lui faire vivre cette expérience dont il ne veut pas. Plus elle en fait plus il la déteste. Il méprise les populations locales qui vivent dans des yourtes, qui sont sales et surtout musulmans. Samuel déteste les musulmans. Pourquoi ? Parce qu’il sont violents… Pourtant, il est accueilli par les habitants, hébergé, nourri… Mais les amalgames dans la tête de Samuel ont la vie dure.

Continuer est un beau roman sur les relations mère/fils et l’incompréhension entre les parents et leurs enfants. Sibylle se pose les questions que se posent beaucoup de parents : comment le charmant enfant a-t-il pu devenir cet abruti total ? Qu’est-ce qu’on n’a pas fait correctement ?

C’est aussi le portrait de Sibylle qui ne se dévoile que peu à peu. On la voit en mère consciente de son laisser-aller, trop d’alcool, trop de clopes, trop de renoncements. Puis petit à petit, le romancier lève le voile sur des épisodes de son passé : les études pour être chirurgien, l’écriture d’un roman, les engagements, le grand amour pour un motard. Le lecteur comprend quelle femme elle est et pourquoi elle emmène son fils dans ce voyage. « Continuer », c’est elle, ne jamais laisser tomber, sombrer, abandonner. Elle va donc sortir son fils de son marasme, elle le veut. David Bowie le lui susurre : « We can be heroes ! »

J’ai beaucoup pensé au roman de David Vann, Sukkwan Island en lisant Continuer. On y voit un père qui s’imagine qu’en vivant avec son fils dans des conditions naturelles extrêmes, il va resserrer les liens avec lui. Sibylle imagine aussi de se tourner vers la nature pour sauver son fils de sa dérive existentielle. La nature est vue comme une sorte de médecin qui dispenserait le bon traitement. Voire même comme une magicienne qui détiendrait une formule magique pour effacer l’ardoise du passé. Une cure de nature et hop, tout va mieux !

Mais comment la confrontation entre un ado d’aujourd’hui et la nature très hostile pourrait-elle apaiser les tensions ? Ni la mère ni le fils ne sont faits pour vivre dans la nature. Ils sont habitués au confort de la modernité. La mère crée donc une situation artificielle peu propice au rapprochement. Et si rapprochement il y a au final, il n’est pas dû à la nature elle-même mais au dénuement qu’elle exige avant tout.

Je ne connaissais rien à l’intrigue de ce roman avant de l’audiolire. Si j’ai craint au début le portrait d’une mère courage avec bons sentiments et grandes déclarations, mon appréhension s’est vite dissipée. C’est avec subtilité et sans clichés que Laurent Mauvignier décrit les relations entre les différents protagonistes d’une part, et leurs débats intérieurs d’autre part. On comprend les aspirations de chacun, les malentendus, les rancunes. Le portrait de l’adolescent est saisissant de réalisme. Samuel est un égoïste forcené qui ne supporte pas de ne pas être au centre du monde, se sent médiocre, en veut à sa mère, idéalise son père, ne veut rien, ne fait rien si ce n’est emmerder le monde. Sibylle est une idéaliste qui est passée de trop nombreuses fois à côté du bonheur, mais veut croire encore une fois qu’elle peut agir sur le monde.

Parmi les thèmes qui parcourent le roman : le racisme. Celui du père, bas du front, qui n’aime pas les Arabes. Celui des pseudo-skin heads. Mais surtout celui bien plus larvé des médias, de la peur organisée, de la suspicion devenue légitime envers tout basané grâce à la lepénisation de la France. De ça aussi Sibylle doit se défaire et en dépouiller son fils.

J’ai aussi apprécié la façon dont Laurent Mauvignier déjoue les attentes qu’il a créées. On s’attend, par exemple à des scènes entre la mère et le fils ou le père et le fils. On imagine l’usage qui peut être fait de l’arme à feu qui entre en scène dès le premier chapitre. Mais les choses se passent autrement. D’ailleurs, le romancier entretient très bien le suspens sur le dénouement, sur le devenir de ces relations mère/fils qui sont résolument mal engagées et sur les événements qui ont construit Sibylle.

Ce roman prend donc des chemins aussi inattendus que les paysages qu’il explore, ceux du Kirghizistan. Je n’ai qu’une très vague idée de sa localisation mais j’en connais à présent les paysages grandioses et rudes. J’ai découvert les Kirghizes et leurs étranges coutumes, leur hospitalité, leur attention aux autres, leur vie si liée à celle des chevaux (je ne sais si tout cela est le reflet d’une réalité…). Mère et fils se perdent dans des paysages difficiles qui ne sont hospitaliers qu’aux seuls Kirghizes. Ils font l’objet de descriptions vivantes et sensuelles, en particulier celle de l’enlisement des chevaux.

Laurent Mauvignier nous épargne une morale où mère Nature réconcilierait les humains entre eux. Son propos est bien plus subtil. La nature pousse les individus à être eux-mêmes, à se faire violence, à se plier à ses lois où à périr. De cette confrontation, on sort grandi ou détruit.

Laurent Mauvignier sur Tête de lecture

 

Continuer

Laurent Mauvignier
Editions de Minuit, 2016 – Ecoutez Lire, 2017
ISBN : 978-2-7073-2983-7 – 240 pages – 18 €

 

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27 réponses à « Continuer de Laurent Mauvignier »

  1. keisha41
  2. je lis je blogue
  3. Violette
  4. Nathalie

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