
Dolores Claiborne se présente d’elle-même au bureau du chef de la police de Little Tall Island dans le Maine, Andy Bissette. Elle vient lui expliquer qu’elle n’a pas poussé Vera Donovan, sa patronne depuis quarante ans, dans l’escalier de sa maison. Par contre, il y a trente ans, elle a bel et bien tué son mari Joe et ça, personne ne l’a jamais su. Les 324 pages de ce roman de Stephen King, sans surnaturel ni horreur, sont le monologue de cette femme, en forme de confession.
Ça pourrait suffire comme résumé mais je vais vous en dire un peu plus. Pour donner envie à ceux qui n’ont jamais lu King et pensent savoir ce qu’il y a dans ses livres (mais je ne sais pas s’ils liront ce billet). Ce qui me frappe à nouveau le plus sous la plume de Stephen King, c’est son humanité, son humanisme devrais-je dire. S’il ne passait son temps à écrire des pavés, je dirais que cet homme le consacre à étudier la nature humaine. C’est pourquoi il parvient à donner voix, corps et âme à une femme de ménage de 66 ans.
Dolores raconte le calvaire que fut sa vie de femme mariée à un alcoolique bon à rien devenu violent. Violences conjugales, mais pas seulement. Quand Selena, leur fille, devient adolescente, il se met à tourner autour d’elle de façon insistante. Dolores le comprend juste avant qu’il ne soit trop tard. Elle voit sa fille changer, se renfermer, éviter son père.
Dolores raconte aussi son travail auprès de Vera Donovan, très riche estivante qui finit par s’installer sur l’île et la prendre à son service au quotidien. Et le service de Vera Donovan vieillissante et tyrannique, ça n’est pas rien.
Elle était garce parce qu’elle était qu’une triste vieille dame qui avait rien d’autre à faire que mourir dans une chambre à l’étage sur une île loin des lieux et des gens qu’elle avait connus dans sa vie.
Elle est devenue une peau de vache qui fait tout pour emmerder sa gouvernante, au sens propre comme au sens figuré. Les deux femmes se détestent, se provoquent, se font des crasses sans avoir l’air d’y toucher. Mais tout au fond d’elles-mêmes, elles sont très attachées l’une à l’autre car malgré des origines sociales opposées, elles se ressemblent. Elles sont fortes, manipulatrices et intelligentes. Deux vieilles dames indignes, et dangereuses.
Il n’y a pas d’autre horreur dans Dolores Claiborne que domestique. L’horreur d’une vie de maltraitance physique et psychologique, d’une vie de labeur au féminin. Le mariage, la maternité, la vaisselle : aucun autre horizon, rien à espérer, il n’y a qu’à accepter. Mais Dolores refuse le déterminisme social.
Tout fonctionne dans ce roman, à aucun moment on ne doute que Stephen King a rencontré Dolores Claiborne et qu’elle lui a raconté son histoire. Les échanges mère/fille sont particulièrement bien vus. Ils restituent la complicité pudique et la complexité d’une relation salie par un mâle au QI d’huître mais qui connaît sa place dominante dans la société. Mari/femme, père/fille, patronne/employée : les protagonistes tissent en apparence des liens conformes au jeu social. Mais Dolores bouscule tout ça et nous émeut.
Ce qui m’a déplu, c’est la méchante syntaxe de Dolores. Le parler populaire d’accord, mais 324 pages sans une négation correctement construite, ça finit par écorcher les oreilles. Ou plutôt : ça m’a heurtée dès la première phrases et je n’ai pas réussi à m’y faire.
Qu’est-ce que t’as demandé, Andy Bissette ? Si je « comprends mes droits tels que tu me les as expliqués » ? Bon sang ! Y a vraiment des hommes qu’on se demande comment y font pour être aussi abrutis.
Et j’ai un regret : ne pas avoir audiolu ce livre, un monologue qui se prête bien à la lecture à haute voix. Peut-être en aurais-je mieux apprécié l’oralité…
Stephen King sur Tête de lecture
Dolores Claiborne
Stephen King traduit de l’anglais (américain) par Dominique Dill
Albin Michel, 1993
ISBN : 2-226-06604-7 – 354 pages – 19 €
Dolores Claiborne, édition originale : 1993
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