
Un jour de massacre ordinaire sur l’île d’Edley au large de l’Islande, Gus attrape un grand pingouin qui essaie de s’échapper, le dernier des siens. Il lui sauve ainsi la vie et obtient du même coup le spécimen qu’il est venu chercher pour le musée d’Histoire naturelle de Lille. C’est inespéré. Nous sommes en 1835. Le grand pingouin n’a pas totalement disparu mais il se fait de plus en plus rare. C’est d’ailleurs pourquoi tous les grands musées s’affairent pour en obtenir un, avant qu’il ne soit trop tard.
Gus s’en retourne à Stromness, principale ville des Orcades dans laquelle il séjourne. Il soigne le grand pingouin blessé et tente de le maintenir en vie à grands coups de seaux d’eau sur sa cage et de poissons. Mais il dépérit au grand désespoir de Gus qui voit son objet d’études lui échapper.
Puis Gus se met à observer ce drôle d’oiseau qui ne peut pas voler. A chercher à le comprendre. Et dès lors, son regard change du tout au tout. Car il voit un être vivant et intelligent, devenu le dernier des siens.
Le dernier des siens est donc l’histoire d’une fascination entre un homme et un grand pingouin. L’homme fait tout ce qu’il peut pour l’animal d’abord parce qu’il espère bien le ramener en France, comme un trophée. Pour Gus comme pour des millions d’autres gens, l’animal est soit vendu soit mangé, ou bien il aide les hommes dans leurs travaux ou leur tient compagnie. Il n’existe pas par lui-même. Mais en observant son grand pingouin qu’il baptise Prosp, son point de vue change. Il comprend, ou pense comprendre, ce qu’il veut lui faire comprendre.
L’oiseau s’était arrêté, il se reposait sur les cailloux, debout, le corps droit et enfoncé sur ses pattes, sa tête se tournant alternativement vers Gus et l’horizon comme s’il commentait le paysage avec lui. L’animal semblait lui montrer l’étendue de son domaine, son immensité, sa profondeur que Gus ne pouvait se représenter, la grandeur de ce ciel gris qui pour lui n’était qu’un ciel bouché sinistre. Tout cela lui appartenait, ou lui avait appartenu.
Gus devient conscient qu’il s’agit d’un être vivant qui dépend totalement de lui pour sa survie.
Un être vivant se livrait à lui, une créature qu’il avait arrachée à son existence lui faisait confiance.
Plus il se rapproche du pingouin, plus il s’éloigne des hommes. Qui d’ailleurs dans le village lui deviennent franchement hostiles à cause du grand pingouin. Au point que Gus décide de partir avec lui pour les îles Féroé, un endroit où la présence de l’animal ne gênera personne.
Dès lors Gus ne vit plus que pour son pingouin qui devient peu à peu son obsession. Il épouse une jeune danoise, Elinborg mais il n’a d’yeux que pour Prosp qu’il décrit et dessine. Il n’est plus question de rentrer en France, plus question d’envoyer le grand pingouin se faire empailler.
Gus est donc d’abord un homme comme les autres, content de lui et de la société dans laquelle il vit. Jusqu’à ce qu’il comprenne à travers Prosp le mal qu’en tant qu’humain il cause à l’environnement. Un mal non nécessaire à sa survie puisque si quelques grands pingouins sont tués pour être mangés, d’autres le sont par plaisir ou par habitude, parce qu’ils sont si maladroits sur terre qu’ils constituent des proies facile pour n’importe quel meurtrier.
Quand Gus retrouva Prosp le lendemain matin, il comprit qu’il ne voyait pas plus son pingouin : il était face à un spécimen unique, un fossile bientôt incrusté dans un rocher au bord de la mer.
Grâce à Prosp et aux vrais liens qu’il tisse avec lui, Gus comprend qu’il doit changer, que l’humanité doit changer car il n’est pas normal de détruire ce qui est. Son intelligence est assaillie de questions auxquelles il ne peut répondre en cette première moitié du XIXe siècle. Il ne comprend pas comment une espèce qui a toujours existé peut disparaître. Puis sa conscience le juge responsable de la disparition de l’espèce, en tant qu’être humain. Intelligence et conscience le mènent au bord de la folie.
Sybille Grimbert fait de cette histoire d’une extinction annoncée un roman triste et beau, jamais démonstratif. Elle décrit le cheminement intellectuel d’un homme, jadis heureux, quand il ne se posait pas de questions. « Heureux les simples d’esprit »… Ouvrir les yeux sur un problème, le prendre en compte et l’affronter, c’est la porte ouverte à tous les dilemmes. Combien de fois disons-nous « Je préfère ne pas y penser » ?
A force de ne pas penser, de se perdre dans l’inutile et le superflu, la beauté du monde s’éteint sans faire de bruit.
Il aurait dû y avoir des tempêtes, un orage, une nuée de sorcières pour s’abattre sur ces îles maussades où tout mourait par la faute de l’homme. Mais non, rien ne s’était passé, le crépuscule avait été celui de l’été, plus tardif chaque soir, avec une lumière sans doute plus orangée que d’ordinaire, une mer plus calme que les jours précédents, un calme trompeur dans ce lieu qui ne connaissait que le froid, l’âpreté des bourrasques, l’humidité continue des embruns. Rien n’avait eu lieu…
La nature hurle mais nous ne l’entendons pas…
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Le dernier des siens
Sybille Grimbert
Anne Carrière, 2022
ISBN : 978-2-3808-22571 – 181 pages – 18,90 €
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