
Dans Nous sommes à la lisière de Caroline Lamarche, il est question de rencontres entre humains et animaux. Il s’agit le plus souvent d’humains en questionnement qui vont trouver dans un animal une analogie ou une illustration de la situation difficile dans laquelle ils se trouvent.
La première nouvelle intitulée « Frou Frou » donne la parole à un bénévole de centre de secours pour oiseaux. Il raconte son quotidien, les petites rivalités au sein du centre et ses rapports avec les autres bénévoles. Surtout, il décrit sa relation avec Frou Frou, une cane à laquelle il s’est attaché et qui s’est attachée à lui. Il l’a ramenée chez lui. Blessée à une aile, elle ne peut pas voler. De fait elle est seule, à l’écart de la communauté des canards sauvages. Comme le narrateur, lui aussi solitaire qui se trouve de nombreux points communs avec elle. Il lui offre un environnement protégé, tout en espérant qu’elle retrouve sa liberté… en restant près de lui si possible…
La narratrice de « Mensonge » est une enfant qui voit son univers détruit par un bulldozer afin de construire une autoroute. Elle se remémore son chien Toby disparu en forêt alors qu’elle chevauchait pour la première fois Mensonge, le cheval noir de la maison. Elle n’a jamais voulu apprendre à monter, elle s’est juste enfuie une nuit avec lui. Le monde de ses premières années s’écroule, sa mère est enceinte du palefrenier et Mensonge est mort dans sa trop belle stalle : tout est illusion.
Dans « Lin, Clet, Clément, Sixte, Corneille et Cyprien » un homme cherche à se débarrasser de brins de laine laissés par des enfants sur SON terrain. Il les ramasse, mutilant ainsi les arbres auxquels ils sont accrochés et les dépose sur une fourmilière : des enfants surviennent et à cause de ces brins d’herbe très voyants repèrent la fourmilière, s’en amusent et la détruisent. Le sort de ces travailleuses ne tient qu’aux caprices de quelques humains qui croisent leur route.
La narratrice d’« Ulysse » exprime les difficultés rencontrées pour lire le roman de Joyce. Elle les compare à celles de saisir un hérisson pour lui faire traverser la route. Celle de « Elie » ne parvient pas à dire « c’est fini » à son conjoint.
Sans doute « Horatio » est-elle l’une des plus tristes nouvelles. Un homme dans un café bruxellois, déclare qu’il ne paiera pas. Tout le monde le regarde : est-il un acteur ? Non, il est un homme en souffrance, un homme seul qui trimbale avec lui un rat mort, Horatio, sa seule compagnie trouvée dans les poubelles du restaurant, dit-il.
Les hommes et les femmes évoqués par Caroline Lamarche sont seuls, l’animal est le souvenir d’un temps meilleur ou une consolation, parfois, aimeraient-ils, une solution… Ils sont à la lisière de la société, des marginales comme dans « Tish », des solitaires ou des misanthropes. Des gens qui ne sont pas en phase avec la société ou avec leur vie, à la lisière. Faut-il être fragile pour mieux envisager le monde dans son ensemble et sa richesse ? Pour être sensible aux vivants, faut-il être soi-même en retrait, en marge, en douleur ?
Le merle, si c’en est un, a cessé de s’agiter. Debout devant la fenêtre, je me dis que je vais lui donner un nom pour avoir au moins quelqu’un à qui penser. […] Merle ou non, je décide de le nommer Merlin. De sorte que, dans l’ennui de cette campagne riante, j’ai maintenant un prénom à invoquer. Celui d’un oiseau qui, pour l’heure, s’agite mystérieusement dans un arbre mais dont le chant, sans nul doute, lèvera bientôt la sourde inquiétude qui m’oppresse, dans cette villa que j’ai accepté de garder.
Dans ces nouvelles, l’animal était un lien avec le vivant, mais l’animal souvent est parti, ou bien il est mort, et son absence a laissé une empreinte indélébile, un vide. A l’inverse, ce peut être l’être aimé qui est parti, le deuil qui a pris toute la place et dans ce cas, l’animal symbolise la vie, comme l’écureuil roux du Green Wood Cemetery.
Caroline Lamarche écrit la nature et les animaux à travers ce que l’homme projette en eux. C’est grâce aux animaux qu’ils touchent à l’autre radicalement différent d’eux. Qu’ils soient domestiques (cheval, chat) ou sauvages (fourmis, hérisson), ils sont là et sont un lien, une possibilité donnée de regarder le monde autrement. C’est ce que j’ai aimé dans ces nouvelles : elles disent qu’il existe des humains qui sont sensibles à la façon dont les animaux envisagent le monde (et pas seulement les chiens et les chats) et qu’on peut s’attacher à un canard ou se réjouir de la présence d’un oiseau (sans pour autant être un éco-terroriste ou un dangereux végan…).
Ce recueil a reçu le prix Goncourt de la nouvelle 2019 et me permet d’apporter ma contribution au Mois de la nouvelle.
Nous sommes à la lisière
Caroline Lamarche
Gallimard (Folio n°6885), 2020
ISBN : 978-2-07-292936 –169 pages – 7,80 €
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