Chien blanc de Romain Gary

Chien blanc de Romain Gary n’est pas un roman mais un récit. L’auteur prend prétexte d’une rencontre avec un chien tueur pour faire le portrait de l’Amérique raciste au moment de l’assassinat de Martin Luther King.

Romain Gary a la bougeotte mais en cette fin des années 60, il vit souvent à Los Angeles avec sa femme Jean Seberg. C’est une star de cinéma, de 24 ans sa cadette, qui tourne beaucoup. Lui aussi est très connu en tant qu’écrivain et ancien diplomate. Un couple célèbre. Célèbre mais bien trop sensible aux malheurs du monde…

Gary rencontre un chien alors qu’il visite un chenil. Le soir même, le chien est devant sa porte : il a fugué pour le suivre. Il est d’accord pour le garder mais ne tarde pas à comprendre que c’est impossible : le chien veut tuer tous les Noirs qui passent à sa portée. Et il y en a beaucoup puisque Jean Seberg est une ardente militante des droits civiques. Son salaire d’actrice passe en dons pour différentes causes, il y a donc toujours du monde chez les Gary.

Mais le chien, Batka, si doux et gentil avec les Blancs se transforme en tueur dès qu’un livreur noir sonne à la porte. Il a été élevé pour ça.

Il y a quelque chose de profondément démoralisant, troublant, dans ces brusques transformations d’une bête paisible et que vous croyez connaître en une créature féroce et comme entièrement autre. C’est un véritable changement de nature, presque de dimension, un de ces moments pénibles où vos petits rangements rassurants et catégories familières volent en éclats. Expérience décourageante pour les amateurs de certitudes. Je me trouvais soudain confronté avec l’image d’une brutalité première, tapie au sein de la nature et dont on préfère oublier la présence souterraine entre deux manifestations meurtrières. Ce qu’on appelait jadis humanitarisme s’est toujours trouvé pris dans ce dilemme, entre l’amour des chiens et l’horreur de la chiennerie.

Gary le ramène au chenil. Keys, un employé, prétend qu’il peut le rééduquer. Le patron du chenil lui assure que c’est impossible car le chien est trop vieux. C’est un danger, il faut le faire piquer.

Il y a donc en Amérique des hommes qui élèvent des chiens pour qu’ils tuent des Noirs. A partir de ce constat ignoble mais humain, Gary raconte l’Amérique noire et blanche de 1968, les émeutes suite à l’assassinat de Luther King, les communautés irréconciliables, les violences policières. Il est aussi question de la guerre au Vietnam, des jeunes qui partent, noirs ou blancs, de ceux qui refusent de partir.

Sujets extrêmement durs, période sombre et pourtant, derrière chaque phrase il y a le grand Romain Gary et son humour, son intelligence et sa finesse d’esprit.

Je ne devrais pas leur en vouloir : ils ont des siècles d’esclavage derrière eux. Je ne parle pas des Noirs. Je parle des Blancs. Ça fait deux siècles qu’ils sont esclaves des idées reçues, des préjugés sacro-saints pieusement transmis de père en fils, et qu’ils ont pieds et poings liés par le grand cérémonial des idées reçues, moules qui enserrent les cerveaux, pareils à ces sabots qui déformaient jadis dès l’enfance les pieds des femmes chinoises. J’essaie de me dominer, pendant qu’on m’explique une fois de plus que « vous ne pouvez pas comprendre, vous n’avez pas dix-sept millions de Noirs en France ». C’est vrai : mais nous avons cinquante millions de Français, ce qui n’est pas jojo non plus.

Comme tout grand livre et malgré un contexte différent, il parle d’aujourd’hui.

J’appelle « société de provocation » toute société d’abondance et en expansion économique qui se livre à l’exhibitionnisme constant de ses richesses et pousse à la consommation et à la possession par la publicité, les vitrines de luxe, les étalages alléchants, tout en laissant en marge une fraction importante de la population qu’elle provoque à l’assouvissement de ses besoins réels ou artificiellement créés, en même temps qu’elle lui refuse les moyens de satisfaire cet appétit. Comment peut-on s’étonner, lorsqu’un jeune Noir du ghetto, cerné de Cadillac et de magasins de luxe, bombardé à la radio et à la télévision par une publicité frénétique qui le conditionne à sentir qu’il ne peut pas se passer de ce qu’elle lui propose, depuis le dernier modèle annuel « obligatoire » sorti par la General Motors ou Westinghouse, les vêtements, les appareils de bonheur visuels et auditifs, ainsi que les cent mille autres réincarnations saisonnières de gadgets dont vous ne pouvez vous passer à moins d’être un plouc, comment s’étonner, dites-le-moi, si ce jeune finit par se ruer à la première occasion sur les étalages béants derrière les vitrines brisées ?

Romain Gary et Jean Seberg côtoient tout le gratin d’Hollywood qui cherche à se donner bonne conscience (un passage édifiant sur Marlon Brando) et les hommes politiques au plus haut niveau (Bob Kennedy). De nombreux intellectuels, qui se cherchent une cause.

Le signe distinctif par excellence de l’intellectuel américain, c’est la culpabilité. Se sentir personnellement coupable, c’est témoigner d’un haut standing moral et social, montrer patte blanche, prouver que l’on fait partie de l’élite. Avoir « mauvaise conscience », c’est démontrer que l’on a une bonne conscience en parfait état de marche et, pour commencer, une conscience tout court.

Ils ont beaucoup d’amis dans la communauté noire mais ce livre est aussi un dévoilement : parmi ces amis, certains profitent (de l’amitié, de leur malheur…). C’est ce qui arrive au pauvre chien, qui lui n’a aucun choix possible et ne peut subir la bêtise que Gary stigmatise.

Romain Gary ne milite ni pour les idées reçues ni pour le manichéisme car la bêtise n’est pas l’apanage des méchants Blancs. Des militants noirs empoisonnent les chats des Gary. Jean Seberg, mise sur écoute pas le FBI, est intimidée par des Noirs qui ne veulent pas qu’elle s’empare de leur cause. Les femmes noires se sentent dépossédées par cette jeune et belle Blanche qui a déjà tout ! Et comme toute femme blanche, elle est soupçonnée par les mâles blancs de s’intéresser à la cause noire pour des raisons sexuelles… Gary en profite pour faire un réjouissant portrait du mâle américain obsédé par la taille de son sexe (Philip Roth vient de publier Portnoy et son complexe).

Ces pointes d’humour dégoupillent un roman très pessimiste. Gary est un optimiste, un idéaliste qui espère que les conflits se résoudront, qu’hommes et femmes se sortiront par le haut de leurs problèmes ; il lutte pour ça. Mais non. En très grande majorité, chacun joue pour son camp et est même prêt à mentir, trahir et bafouer pour sa cause. Il n’y a rien à tirer de l’être humain. De l’animal, peut-être, s’il n’est pas manipulé, dressé pour tuer, comme chien blanc.

Le seul endroit au monde où l’on peut rencontrer un homme digne de ce nom, c’est le regard d’un chien.

Romain Gary sur Tête de lecture – Lire la chronique de Book’ing

 

Chien blanc

Romain Gary
Gallimard (Folio n°50), 2018 ; édition originale : 1970
ISBN : 978-2-07-036050-5 – 220 pages – 7,80 €

 

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