
Alors qu’il n’est encore qu’un enfant, Jules Bonneau est enfermé dans ce qu’on appelait au début du XXe siècle, un centre de redressement. C’est en fait un bagne, sur Belle Îles en Mer au large de la Bretagne. Il est orphelin, volontiers voleur et menteur. Son grand-père et la société ne savent pas quoi en faire alors, pourquoi pas le bagne… Avec ce nom d’ailleurs, il est certainement prédestiné, même si ça ne s’écrit pas pareil… C’est donc au bagne de Belle Île que Jules Bonneau, pendant sept ans, devient l’enragé.
Sorj Chalandon s’inspire de la révolte de ces petits bagnards en 1934 pour écrire son roman. Un tiers concerne la vie de Jules, dit la Teigne, au bagne. Rien ne nous est épargné des sévices subis. Ce qui choque le plus sans doute est la cruauté des adultes. Le bagne emploie des sadiques qui peuvent assouvir leurs instincts sur les enfants. À force de coups et d’humiliations, ils en font des êtres irrécupérables sans plus d’amour, de compassion, d’humanité. Car comment vivre après ça ?
Avec 55 autres gamins, Jules Bonneau s’évade. Il quitte la prison, mais est-il possible de quitter l’île ? Métaphoriquement : est-il possible de vivre sans emporter cette rage qui bout désormais en lui ? La chasse à l’enfant est sans doute un des épisodes les plus ignobles de ce roman. Les habitants et les touristes traquent les gamins. On leur en donne vingt francs par tête. Ce sont de bonnes gens, ils sont pour l’ordre et le calme, pas pour les voyous. Comment s’en sortir ? Comment ne pas céder à la rage ?
Jules Bonneau est recueilli par Ronan, un pêcheur. Il prend tous les risques pour sauver ce gamin dans lequel il voit tant de haine. Et il a raison car sans cesse, la Teigne cogne à la porte comme un mauvais génie. Elle pousse Jules à voler, mentir, frapper. Ronan, sa femme Sophie, les autres marins du bateau sauront-ils définitivement libérer Jules de ses démons ?
J’étais un peu fâchée avec Sorj Chalandon mais j’ai passé un bon moment avec ce roman magnifiquement lu par Féodor Atkine (c’est pour sa voix que je l’ai écouté). Le lecteur est bien sûr tout de suite du côté du gamin et Chalandon n’a donc pas à en faire trop. Son écriture sèche colle au contexte, même après l’évasion puisque le gamin emmène ses fantômes avec lui.
Ronan le pêcheur, quoique bourru, est vraiment d’une générosité exceptionnelle. Il le faut certainement pour que Jules soit encore sensible à l’humanité. La rédemption est-elle possible ? Les autres personnages (Camille Loiseau, Sophie l’avorteuse, son frère Croix de Feu, le Basque) sont sans nuance : bons ou mauvais.
Ce manichéisme n’empêche pas l’indignation du lecteur face aux traitements infligés aux gamins du bagne. Il grève cependant certains efforts du romancier : Jules va-t-il se barrer avec les économies de son sauveur ? On a la réponse avant même qu’il ne se pose la question. Mais on ne peut sans doute pas reprocher à Sorj Chalandon de croire en l’humanité. De croire que l’enfant maltraité (qu’il a été, dit-il dans une interview en fin de livre) de s’en sortir.
L’enragé est une œuvre littéraire et donc un artifice, pas un témoignage. On n’entend pas la voix de Jules mais celle de Chalandon qui dénonce la famille, la société, le système. Derrière Jules on entend Sorj.
D’autres avis chez Simone, Manou, Eimelle.
Sorj Chalandon sur Tête de lecture
L’enragé
Sorj Chalandon
Grasset, 2023
ISBN : 978-2-246-83467-0 – 403 pages – 22,50 €
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