Des GI's et des femmes de Mary Louise Roberts

Des GI’s et des femmes. Amours, viols et prostitution à la Libération est sans aucun doute l’essai qui m’a le plus appris sur l’histoire récente de mon pays. Une histoire non enseignée à l’école, celle qui suit immédiatement le Débarquement allié dont on célèbre en grande pompe aujourd’hui le 80e anniversaire. Les ouvrages sur l’Occupation ou le Débarquement se comptent par dizaines. Je n’ai besoin que des doigts d’une main pour compter ceux disponibles sur la violence des GI’s envers la population française (dont il n’est à l’évidence toujours pas souhaitable de parler dans les médias). Cet ouvrage est donc précieux et passionnant de bout en bout.

On a tous en tête les images de l’euphorie qui accompagne la libération progressive du territoire français. Et notamment celles des GI’s forts et armés jusqu’aux dents voisinant avec celles de femmes en liesse. Cette euphorie est de courte, très courte durée. Il n’est bien sûr pas question de remettre en question la bravoure de ceux qui débarquent début juin 44 et se font hacher menu pour défendre un pays qui n’est pas le leur et qu’à leur grande majorité, ils n’aiment pas. Mais on peut s’interroger sur leurs motivations.

Pour ces GI’s, la France est un pays de mauviettes qui n’ont pas su se battre. Les Allemands les ont vaincus en quelques semaines et maintenus sous leur coupe. Ils débarquent sur les côtes de la Normandie rurale et pauvre qu’ils jugent rétrograde, voire attardée. Ils oublient qu’elle vient de vivre quatre ans d’occupation et jugent tout le pays à la même aune. Et le dénuement des Français renforce l’opulente supériorité américaine.

La France sera un débouché pour l’économie américaine en plein essor. Les GI’s témoignent de la richesse du pays en offrant cigarettes, chocolat… etc. Gratuitement au début, puis plus. Ils distribuent exactement comme les colonisateurs distribuent leurs pacotilles : pour émerveiller les crédules autochtones prêts à tout pour un colifichet.

C’est qu’en France, il n’y a plus rien depuis longtemps, plus ou peu de jeunes hommes également (morts, prisonniers, cachés, résistants). Bientôt, pour quelques cigarettes, les GI’s s’offrent une femme. La prostitution s’organise, surtout à Paris et dans les grandes villes. Les Gi’s se comportent comme des animaux et forniquent dans la rue. Quand les prostituées ne suffisent pas (certaines font plus de 50 passes par jour), ils violent. Ils pensent que les femmes françaises aiment le sexe, qu’elles n’ont aucune vergogne, leurs pères qui sont venus en 1917 le leur ont dit. La France, c’est un fameux bordel ! D’ailleurs, le général Patton l’a dit lui-même de ses soldats : « S’ils ne baisent pas, ils ne se battent pas ».

Les libérateurs se transforment en agresseurs et en conquérants. La Normandie et la Bretagne sont passées de l’occupation allemande à l’occupation américaine en un clin d’oeil et bien des grincements de dents. Car les Américains, ce sont les Gentils, n’est-ce pas ? Ce sont eux qui viennent libérer l’Europe d’un peuple qui pense que la race aryenne est supérieure aux autres ? Alors pourquoi eux pensent-ils que la race blanche est supérieure à la noire ? Pourquoi font-ils porter le chapeau des viols aux GI’s noirs quasi exclusivement ? Mary Louise Roberts explique qu’en punissant les soldats noirs (en les pendant publiquement après des procès expéditifs), l’armée montre à la population qu’elle agit contre les viols et les condamne. Et surtout, qu’ils sont le fait de cette race détestée, incontrôlable que les Français n’apprécient pas non plus.

Le viol, que jamais ils ne pratiqueraient chez eux, fait partie du mépris que ces Américains expriment envers les Français et de leur stratégie impérialiste. L’ouvrage de Mary Louise Roberts s’ouvre sur l’hallucinante réclamation du maire du Havre au commandant américain de la région : la population n’en peut plus de ces GI’s qui forniquent en pleine rue, en plein jour, aux yeux de tous. Ils ont abandonné toute décence et n’ont aucun respect. Les archives regorgent de plaintes contre ces soldats, ces libérateurs qui se conduisent comme des porcs, pillent, volent et violent. Les habitants n’ont qu’une envie : les voir partir.

Sauf les prostituées (celles qu’ils ne malmènent pas). Terminons par un demi-sourire… A Metz, on peut lire à l’entrée d’un bordel du quai de l’Arsenal : « L’établissement manque de personnel, les usagers sont invités à se préparer à la main ».

Alors que des reportages se plaisent à refaire le Débarquement et à dénicher des GI’s centenaires aux dentiers impeccables, on comprend que les mythes ont la vie longue mais pas pourquoi si peu d’historiens français s’emparent du sujet.

 

Des GI’s et des femmes. Amours, viols et prostitution à la Libération

Mary Louise Roberts traduite de l’anglais (américain) par Cécile Deniard et Léa Drouet
Albin Michel, 2014
ISBN : 978-2-02-115651-5 – 405 pages – 22 €

What Soldiers Do. Sex and the Americain GI in World War II France, parution originale : 2013

 

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