
La société royale de Robert J. Lloyd nous plonge dans la Fleet, à Londres, le 1er janvier 1678. On vient d’y trouver le cadavre d’un enfant de deux ans. Son petit corps porte des traces prouvant qu’il a été vidé de son sang. Harry Hunt, observateur de la société royale s’intéresse à ce crime, tout comme son ancien mentor Robert Hooke (qu’on ne connaît guère ici mais qui serait le « Léonard de Vinci » anglais (ce qui m’étonnerait, on nous l’aurait dit…)) dont il est resté très proche et qui le prend encore pour son assistant. Il y aura d’autres enfants exsangues. La recherche de leur meurtrier constitue l’intrigue policière du roman.
Elle est doublée d’une intrigue politique assez complexe depuis notre rive de la Manche. J’ai audiolu ce roman et ne bénéficiais donc pas des notes de bas de page qui ne manquent sans doute pas d’éclairer la chandelle du lecteur non britannique. En tout cas je l’espère car sinon, il faut se renseigner en cours de lecture car l’histoire politique de la Grande-Bretagne du XVIIe siècle n’est pas simple. En 1651, Charles II a fui en France (à l’avènement et avec l’aide d’Oliver Cromwell, mais c’est un secret). Nous sommes donc à l’époque de la restauration de Charles II (un Stuart, fils d’Henriette-Marie de France et donc petit-fils d’Henri IV, le nôtre, et cousin germain de Louis XIV!) après la chute du lord protecteur. Quand il revient au pouvoir, il fait le grand ménage, bien sûr.
Partout, on traque le catholique. Les rues de Londres bruissent de complots et les foules haineuses ont vite fait de voir des papistes partout. Alors ces enfants retrouvés vidés de leur sang, c’est sans aucun doute un coup des catholiques qui viennent jusque dans nos bras, égorger nos fils et nos compagnes ! Pardon pour l’anachronisme…
Troisième ligne directrice du roman : la « Société royale de Londres pour l’amélioration des connaissances naturelles » elle-même. Là aussi, il faut sans doute éclaircir les choses. Ses membres sont d’éminents scientifiques ou architectes ou savants qui prônent la nouvelle philosophie. Cette société cherche à promouvoir la recherche scientifique. Tout semble possible dans ce domaine, notamment ici en ce qui concerne le corps humain, son fonctionnement, sa conservation post mortem… Ces hommes de science sont parvenus s’affranchir de l’obscurantisme religieux et de ses interdits tout en gardant la foi.
La soif de connaissances et l’exploration des limites sont d’ailleurs les thèmes principaux de ce roman. Il démontre les excès de ces hommes qui parfois vont trop loin, quand cette volonté de savoir rime avec pouvoir, quel qu’il soit. Car vous l’aurez compris bien sûr, les enfants vidés de leur sang ont un lien avec la société royale. Et aussi avec le roi Charles II, de retour sur le trône après son exil français. Robert J. Lloyd fait d’ailleurs de ce roi un personnage très sympathique, qui affronte bien des dangers auprès de Harry. On est loin de son cul serré de cousin, incapable de sortir de son lit tout seul !
Le personnage de Harry Hunt est assez traditionnel, il incarne la relève scientifique avec son esprit curieux dénué d’obscurantisme et affranchi de la superstition. Il est ambitieux bien sûr, mais pas au point de renier sa conscience. Et surtout, il est courageux ! Bref, un vrai personnage de roman. Son absence de complexité offre un contraste salutaire avec l’intrigue très dense et la narration, elle-même très riche. L’auteur fournit en effet de nombreux détails sur la vie quotidienne, scientifique et religieuse à Londres à l’époque.
J’ai audiolu ce roman lu avec dynamisme et conviction par Jean-Christophe Lebert. La traduction par contre aurait mérité quelques améliorations (c’est quand même léger de laisser le terme « fellows » tel quel).
Au-delà des enfants morts et du complot royal, La société royale de Robert J. Lloyd comporte un autre mystère, celui de la tarte aux primevères que partagent certains protagonistes. On est en janvier, il neige, il semble difficile de trouver ces fleurs à l’époque à Londres (nous sommes en plein « petit âge glaciaire » qui se caractérise par des hivers très froids). A moins de les avoir fait sécher, peut-être.
Dans le livre de François Couplan, Le Régal végétal : reconnaître et cuisiner les plantes comestibles (ma bible en ce domaine), il est question de primevères en Angleterre jadis mais pour produire une boisson alcoolisée. On nous dit aussi qu’en Savoie, elles servaient à préparer des beignets et des matafans (des crêpes). Certes, la primevère est comestible, mais comment en fait-on une tarte ? Y a-t-il un très vieil Anglais dans la salle pour nous en dire plus sur cette surprenante tarte aux primevères du mois de janvier ?
La société royale
Robert J. Lloyd traduit de l’anglais par Fabrice Pointeau
Sonatine, 2023
ISBN : 978-2-38399-078-9 – 488 pages – 24,50 €
The Bloodless Boy, parution originale : 2021
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