
En 2019, Fred Vargas pose sa plume de romancière pour saisir celle d’essayiste car il y a urgence : l’humanité en péril a besoin qu’on lui ouvre les yeux sur l’état de la planète. Comme beaucoup de lecteurs, j’ai apprécié plusieurs romans de Fred Vargas. J’étais donc curieuse de découvrir ce livre et surtout les raisons qui ont poussé la mère du commissaire Adamsberg à changer de registre.
Je ne vous ferai pas la liste des périls qui menacent l’humanité car tout le monde en est conscient aujourd’hui. Ce qui m’intéresse, c’est la démarche de la romancière et surtout la façon dont elle s’adresse au lecteur que j’ai trouvé assez surprenante. Aucun doute que sa célébrité est un atout pour la diffusion du livre et que ses lecteurs habituels pourront s’étonner de ce changement de cap. Pour ma part, je trouve que tous les moyens sont bons pour sensibiliser les gens à l’écologie. Par contre, le ton employé est assez déconcertant.
Fred Vargas s’adresse directement à son lecteur, pour j’imagine créer une proximité. Elle distingue très nettement un « Nous, les Gens » (avec les majuscules) et Eux (idem), les dirigeants. Nous, les Gens pouvons quelque chose, Nous, les Gens sommes concernés, Nous, les Gens devons agir sans attendre que nos gouvernants légifèrent.
Ce pourquoi je répète inlassablement que « Nous », nous devons faire tout notre possible pour enrayer les calamités à venir, et on va le faire, tenez le cap avec moi.
Sans cesse elle encourage ses lecteurs, qui sont aussi acteurs du monde. Elle les prévient : « Là encore, il me faut vous prévenir que cela va vous faire un choc ». Elle nous estime victimes de désinformation, par exemple en ce qui concerne les impacts environnementaux de l’industrie agro-alimentaire. C’est étrange parce que personnellement, je trouve que nous sommes très informés sur le sujet et que ceux qui sont ignorants en ce domaine veulent le rester. Ils ne vont pas chercher l’info parce qu’ils s’en fichent, pas parce qu’elle n’est pas disponible ou tenue secrète.
Alors Fred Vargas la leur met sous les yeux en ayant bien conscience de la lourdeur de l’exercice qui ressemble à un catalogue.
C’est long, hein ? J’essaie d’aller au plus vite et de vous présenter rapidement toutes les actions possibles ou déjà en cours.
Elle tente d’introduire une touche d’humour grâce à un correcteur stylistique qui fait régulièrement surface, tel un censeur. Ce n’est drôle que pendant un temps.
Elle a beaucoup lu, donne ses sources. L’essaie est louable mais me semble vraiment vain.
Quand je vous disais que nous n’étions à leurs yeux qu’une masse uniquement propre à acheter et consommer pour assurer la Croissance. Eh bien, puisqu’Ils sont bouche cousue, nous allons en parler, Nous, les Gens, des conséquences avérées de notre consommation de viande sur notre santé, qui sont nombreuses et dont on ne se doutait pas une seconde.
Sans blague Fred, tu crois vraiment qu’on ne s’en doute pas ?
J’ai l’impression que Fred Vargas s’adresse à des enfants de l’école primaire qu’elle encourage à suivre le droit chemin. Il y a d’un côté les méchants pollueurs et les dirigeants (qui nous cachent tout) et de l’autre Nous, les Gens. Mais les méchants pollueurs sont les industriels qui fabriquent les objets que Nous, les Gens nous achetons… ou pas. Et les dirigeants ne sortent pas d’un chapeau, mais des urnes, élus par Nous, les Gens. Et la majorité des gens se foutent de l’écologie, de la planète, des animaux et votent pour l’extrême droite qui n’a aucun programme en la matière.
Ce manichéisme et cet idéalisme m’ont très rapidement lassée. L’humanité en péril est un livre louable mais fastidieux qui ne fera virer de bord personne.
Alors oui, 89 % des Français des sondages s’inquiètent pour le climat. Mais combien pour acheter des légumes bio plutôt qu’un steak + un Coca ? Combien pour arrêter le barbecue, le saucisson et les rillettes ? Combien pour se déplacer à vélo à la campagne (ne serait-ce que quand il fait beau) ? Et combien pour réduire les appareils électriques et faire des efforts ? Combien pour se séparer de son smartphone ? Combien pour cesser de profiter de toutes ces merveilles qui nous facilitent la vie et polluent le monde ? Pas 89 %, j’en suis bien certaine. Les Français et les autres se préoccupent de leur confort avant le climat, avant la pollution, avant la souffrance animale, avant la fin de l’eau pour tous et des énergies fossiles, avant…
En France, il y a de plus en plus de voitures. En France, la consommation de viande augmente (alors que dans les sondages, les français affirment toujours qu’ils ont ou qu’ils vont réduire leur consommation de viande : il y a un monde entre le dire et le faire). Et en France, l’utilisation de pesticides et d’engrais chimiques est en hausse et la consommation de bio en baisse : bravo, les Gens !
Cette religion s’appelle « Après moi, le déluge » et ses adeptes sont toujours très nombreux. Alors cette scission entre les gouvernants et « Nous, les Gens » a fini par m’exaspérer tant elle est puérile et sans aucun fondement. Je ne doute pas de la sincérité de Fred Vargas mais cet ouvrage est inutile.
Fred Vargas sur Tête de lecture
L’humanité en péril
Fred Vargas
J’ai Lu, 2020
ISBN : 978-2-290-22867-8 – 348 pages – 7,90 €
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