
L’instruction d’Isabelle Sorente s’ouvre (j’ai d’abord écrit « souffre »…) sur deux souvenirs qui sont autant de visions d’horreur : un oiseau mazouté par L’Amoco Cadiz et un garçon imbécile martyrisant des escargots. Il existe certes des malheurs plus terribles dans le monde mais ces images ont marqué la narratrice, Isabelle Sorente elle-même.
On la retrouve bien des années plus tard, parisienne, romancière, journaliste et débordée par le quotidien. Comme beaucoup de gens dans notre monde qui court (après quoi?), elle ne veut pas lever le pied de peur de se retrouver sur la touche. Elle fait partie de ces travailleurs intellectuels qu’on emploie comme des kleenex et qui doivent s’accrocher (encore une fois, pourquoi?). Son conjoint vit au même rythme, toujours le nez dans le guidon. Ce début de texte est un peu long.
Quand je me lève le matin, je pense à ce que je n’ai pas terminé la veille. A ce qu’il me reste à faire, à la journée qui n’y suffira pas. J ‘ai commencé à demander des délais, mais les délais sont comme les découverts autorisés, ils s’accumulent vite.
Arrive donc le burn out, accompagné d’une volonté de s’en sortir, de chercher une nouvelle voie, de prendre soin de cette partie de nous-mêmes si souvent négligée : notre âme. Sans bien savoir de quoi il s’agit. Isabelle Sorente n’est pas bouddhiste mais essaie, pourquoi pas. Alors qu’elle se rend à la conférence d’un lama tibétain, une phrase la marque :
Une très ancienne tradition bouddhiste recommande à celui qui cherche une vie nouvelle de se mettre à la place d’un animal conduit à l’abattoir.
Voilà l’instruction. Nous sommes en 2009. Isabelle Sorente va se rendre dans une unité de production porcine, euphémisme pour un lieu d’engraissage de porcs. Les animaux n’en sortent jamais si ce n’est pour se rendre à l’abattoir. Toute leur courte vie, les truies sont artificiellement inséminées. Elles donnent naissance à des petits qui seront rapidement engraissés puis abattus puis mangés.
Isabelle Sorente noue de bons contacts avec le patron et les salariés qui savent qu’elle est romancière et qu’elle va faire de son expérience un roman (180 jours, paru en 2013 que je n’ai pas encore lu). L’un d’entre eux lui propose d’inséminer une truie. Elle n’ose refuser. Le regard que lui lance à ce moment-là la toute jeune truie va la poursuivre. Car elle fait ce qu’il est interdit aux ouvriers des abattoirs de faire : se mettre à la place de l’animal, ne pas le prendre pour une chose. Cette expérience émouvante (au sens d’émotionnelle) va alimenter sa réflexion sur les animaux et les hommes qui travaillent à leurs côtés et les tuent toute la journée. Et sur le monde qui permet ça.
Il n’y a pas de haine ou d’activisme dans ce propos. Il s’agit d’une remise en cause personnelle qui permet aux autres, aux lecteurs, de réfléchir eux aussi. L’instruction permet aussi de plonger à l’intérieur des mécanismes de l’écriture et de la création littéraire dont Isabelle Sorente parle beaucoup : comment écrire, rendre compte, faire fiction d’une expérience personnelle ? L’instruction est en quelque sorte la genèse de 180 jours (qu’il est cependant possible de lire indépendamment) et tient lieu d’exercice spirituel au final.
L’instruction
Isabelle Sorente
Lattès, 2023
ISBN : 978-2-7096-7133-0 – 250 pages – 20,90 €
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