Promenons-nous dans les bois de Bill Bryson

Voici un livre anti-morosité qui se lit le sourire aux lèvres. Bill Bryson, écrivain américain quarantenaire, décide de faire le sentier des Appalaches, ou AT pour Appalachian Trail. Il longe la côte est des États-Unis sur plus de 3 500 km de la Géorgie au Maine. Bryson invite ses amis à se joindre à lui, même partiellement, mais son appel ne trouve aucun écho. Au dernier moment, un lointain pote perdu de vue se joint à lui. Il est quasi obèse et soi-disant ancien alcoolique, ça ne va pas être facile. Leur niveau d’entraînement est proche du zéro. Promenons-nous dans les bois raconte donc cette incroyable expédition à travers des paysages grandioses. Il sera aussi question de l’équipement du randonneur, de la promiscuité, de l’entretien des parcs nationaux, du régime alimentaire des Américains et de leur amour de l’automobile. Le tout avec beaucoup d’humour.

Je pourrais sans doute citer de nombreux extraits de cette randonnée qui ferait aussi une très bonne bande dessinée. Bill Bryson est très observateur et rapporte avec humour ce qu’il voit. Beaucoup de scènes cocasses font rire (l’attaque nocturne d’un supposé ours contre lequel nos deux compères n’opposent qu’un simple coupe-ongle). Tout comme les considérations du narrateur sur les dangers de la nature (les ours, les lynx, les pumas, les serpents) et le comportement de ses concitoyens.

En vingt minutes passées sur le sentier des Appalaches, Katz et moi marchions davantage qu’un Américain moyen en une semaine. 93 % des déplacements en Amérique, quels qu’en soient l’ampleur et le but, sont réalisés en voiture. C’est ridicule. La plupart des jeunes de seize ans ou plus possèdent leur propre voiture. Ça aussi c’est ridicule. En moyenne, la distance à pied parcourue de nos jours par un Américain – toutes distances cumulées, de la voiture au bureau, du bureau à la voiture, dans le super-marché ou la galerie marchande – atteint 2,2 kilomètres par semaine, à peine 320 mètres par jour.

Des pages vraiment très drôles sur la recherche d’un taxi pour sauter un petit bout du parcours et faire 30 kilomètres en voiture. Ou sur les nuits en refuge de montagne ou pire dans un dortoir où sèchent les chaussettes au son des ronflements et où il faut dormir sur des matelas plus que suspects. Ou quand traîtreusement, des souvenirs de Délivrance s’emparent de Bryson alors qu’il traverse le nord de la Géorgie (vous savez, les fameux autochtones qui jouent du banjo…).

Il est aussi question de la relation entre les Américains et la nature. S’ils fréquentent en masse les parcs nationaux, c’est de façon aseptisée. Le long des chemins, des villes se sont créées pour les pourvoir en sodas, burgers, hôtels (pour ceux qui se risqueraient à y passer une nuit). Tout est accessible en voiture et même étudié pour les automobilistes plutôt que les randonneurs. L’Appalachian Trail dans le Shenandoak National Park longe la Skyline Drive.. C’est très pratique pour les automobilistes, très choyés par rapport aux randonneurs.

Clairement, Bill Bryson estime que les organises qui le devraient ne prennent pas soin des sentiers. Mais surtout, ils négligent l’entretien des forêts et même de protéger la nature.

En 1987, le Forest Service annonça avec désinvolture qu’il laisserait des compagnies privées de l’industrie du bois décimer chaque année des centaines d’hectares dans la vénérable et verdoyante forêt nationale de Pisgah, juste à côté du Great Smoky Mountains National Park, et que 80 pour cent de ces abattages relèveraient d’un « forestage scientifique » : des coupes pures et simples qui non seulement sont un outrage brutal à la beauté du paysage mais favorisent d’énormes et irréparables écoulements pluviaux, lessivent les sols, les dépouillent de leurs nutriments et bouleversent les écosystèmes situés en aval, parfois sur de kilomètres. Ce n’est pas de la science : c’est du viol.

Quelques pages moins drôles mais précieuses par exemple sur les arbres qui expliquent leur fragilité et la rapidité avec laquelle des centenaires peuvent être éradiqués par de simples champignons. Il avertit sur l’état de la nature, de cette nature sauvage que les Américains revendiquent haut et fort. Mais dont ils ne prennent pas soin. On en apprend aussi beaucoup, et c’est tant mieux, sur la création des parcs nationaux, des sentiers de randonnée et plus globalement sur l’émergence du besoin d’aménager la nature tout en la sauvegardant. Toutes les initiatives ne furent pas glorieuses.

Pour autant, Bill Bryson ne se transforme pas en homme des bois ou adepte du minimalisme. Il est ravi de pouvoir dormir dans un lit, de manger des saucisses, des burgers, des sandwichs au beurre de cacahuète, de regarder la télé. La randonnée est clairement une parenthèse, pas le point de départ d’un changement de vie. Elle lui permet de mieux retrouver sa vie habituelle :

J’ ai commencé à comprendre que la privation était au cœur de la vie sur le sentier des Appalaches, que tout l’intérêt de l’aventure était de s’affranchir si complètement du confort quotidien que les choses les plus ordinaires – du fromage industriel, une canette de boisson gazeuse sur laquelle perlait une condensation prometteuse- vous remplissaient d’émerveillement et de gratitude. C’est une sensation enivrante de boire du Coca-Cola comme si c’était la première fois ou de se retrouver à la limite de l’orgasme avec un morceau de pain de mie. Cela justifie tous les désagréments du monde.

Pourtant, il est clair que cette virée a changé sa vie et son point de vue sur le monde. Quand il fait une pause à mi-parcours et rentre chez lui avant de reprendre le voyage, la marche et les grands espaces lui manquent (et même son maudit sac à dos !). Il se sent à l’étroit dans l’espace mais aussi dans la vie.

La forêt lui permet de revoir sa position dans le monde par rapport à la nature. Il comprend que la forêt le rend vulnérable « comme un jeune enfant noyé dans une foule de jambes étrangères« . On touche peut-être là le manque d’appétence des Américains pour la nature vraiment sauvage. Elle implique un manque de contrôle sur son environnement, la non domination, l’humilité.

Sous couvert d’humour, Bill Bryson met donc le doigt sur de graves dysfonctionnements dans la gestion des parc nationaux (les choses ont peut-être changé depuis…) et sur l’inconséquence des Américains. Lui-même n’est jamais aussi heureux que quand il boit un litre de Coca en mangeant des barres chocolatée après une journée de marche… Pour la plus grande joie du lecteur.

D’autres avis sur Lettres Exprès et En lisant, en voyageant.

 

Promenons-nous dans les bois

Bill Bryson traduit de l’anglais (américain) par Karine Chaunac
Payot, 2012
ISBN : 978-2-228-91587-8 – 346 pages – 23,50 €

A Walk in the Woods, parution originale : 1997

 

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28 réponses à « Promenons-nous dans les bois de Bill Bryson »

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