L'avenir des simples de Jean Rouaud

Jean Rouaud fait partie de ces écrivains bien installés dans le paysage littéraire français. Prix Goncourt, édité par les plus grandes maisons d’édition, discret, sympathique, tous ses titres ont droit à de nombreuses chroniques et interviews sur de nombreux supports. Tous sauf L’avenir des simples, un ouvrage paru juste avant le premier confinement, ce qui n’explique pas sa discrétion. Non, ce peu d’exposition est dû à son sujet : Jean Rouaud nous met en garde contre notre mode de vie et appelle à des changements personnels et sociétaux rapides. Eh oui, lui aussi… Comme les autres à mon avis, c’est un coup de couteau dans l’eau mais au moins c’est très bien écrit.

Il dédie son livre à l’association L214 qui permet aux gens de savoir ce qui se passent dans les abattoirs (bien qu’ils s’en fichent). Il écrit :

Rien ne sert de combattre les fermes de mille vaches, de s’indigner du traitement réservé aux animaux des abattoirs, de pétitionner contre les poulets en batterie et la chasse à courre si on n’a pas soi-même renoncer à la consommation de viande.

Et je me revois ne signant pas la pétition contre l’agrandissement d’une usine à poulets bretons, alors que tous ceux qui m’entouraient se jetaient sur le stylo, se donnant bonne conscience (ah, la solitude de celui/celle qui ne fait pas la bonne action de tous les autres!).

J’ai conclu de la lecture de cet ouvrage que Jean Rouaud était végan, ce qui est confirmé par cet article.

Il montre du doigt ce dont personne ne veut se passer :

La cause de nos maux, de cette planète exsangue, empuantie, polluée, irrespirable, vidée de ses ressources, de ses espèces et bientôt de la nôtre, porte un nom : c’est la consommation.

Nous sommes définis par notre pouvoir d’achat. Si le pouvoir d’achat baisse, on grogne, s’il est en hausse, vite, consommons ! Idem pour la fameuse « consommation des ménages », un baromètre qui vaut prise de sang. N’y a-t-il donc que l’argent dans nos vies ? Oh bien sûr, dans tous les sondages autour du bonheur, il n’est pas question d’argent… tout comme dans ceux qui interrogent sur les changements qu’il faudrait faire : oui à moins de voiture, moins de viande, moins de réseaux sociaux, moins de temps d’écran. Mais dans les faits…

Jean Rouaud revient sur le fameux « travailler plus pour gagner plus ». Quel cauchemar, passer sa vie à gagner de l’argent, toujours plus d’argent. Pourquoi ? Pour le dépenser, et dépenser plus qu’on ne gagne bien sûr, et donc emprunter aux banques. Emprunter pour acheter et « demeurer dans le train du monde ».

L’emprunt, c’est la vie qui continue, la vie qui ne se refuse rien, la vie comme si de rien n’était, la vie qui reporte sa douleur au lendemain.

Acheter quoi ? Des objets dont on dépend et qui permettent de ne plus rien savoir faire.

Ce n’est pas seulement pour une question de profit que le marché offre des légumes surgelés, des plats tout préparés et des étagères prêtes à poser, c’est aussi une stratégie destinée à faire oublier qu’il n’y a pas si longtemps n’importe qui était en mesure de se livrer à des activités aussi élémentaires que le jardin, la cuisine, le bricolage. L’objectif consiste à déposséder chacun de son savoir-faire de faon à le livrer, pied et poings liés et bouche ouverte, aux étals de la grande distribution.

Il faut donc logiquement entretenir l’opposition entre le passé (toujours archaïque) et le présent qui est le progrès et même l’avenir. La tradition, celle des savoirs, du temps qu’on prend, est passéiste voire réactionnaire. Le retour à la terre, c’est tout simplement Pétain ! Quand j’explique ma démarche, mon mode de vie, il y a toujours un connard (ou une connasse, la bêtise n’a pas de genre) pour parler de retour au Moyen Age (d’autres, tout aussi cons mais plus malintentionnés, parlent d’Amish). Et pourtant, rassurez-vous, j’ai l’électricité, l’eau courante et une maison chauffée en hiver ! Et même une carte bleue (dont je fais un usage homéopathique).

Mais comme l’écrit Jean Rouaud, se débrouiller, s’autonomiser, ne pas dépendre de, c’est « le cauchemar du Capital ». Si vous n’achetez plus, que devient-il ? Et le PIB, et le CAC 40, vous y pensez ? Non, puisque ce que vous avez en tête c’est la date limite pour semer les carottes, le moyen de conserver vos légumes jusqu’au printemps et le bois qu’il faut couper pour avoir chaud l’hiver prochain. Et pourquoi pas la meilleure façon de cultiver un jardin de simples qui viendra contrecarrer l’industrie pharmaceutique… Rappelons que c’est le fameux maréchal qui a interdit le métier d’herboriste en France.

L’objectif des marchés est de s’opposer à tout ce qui ressemblerait à de l’autonomie (une plante qui repousse, une façon de vivre tendant à une organisation locale et communautaire de production énergétique et alimentaire).

Sur la classe politique (il déteste Macron)  et la démocratie en général, Jean Rouaud semble être revenu de tout.

Depuis la Révolution, nous fonctionnons sur cette idée que pour changer le monde il s’agit de porter aux commandes des instances étatiques. De là, depuis ce tableau de bord aux mains d’hommes de bonne volonté, nous pourrions façonner un monde nouveau, juste et fraternel. Ce qui sur le papier semble imparable, mais inlassablement nous envoyons au pouvoir des Thiers, des Giscard, des Macron secondés par des réîtres vulgaires et dont l’ordre de marche est à chaque fois fourni par les puissances d’argent.

Y compris en ce qui concerne les écologistes.

On a assisté de même à ce spectacle pitoyable d’élus verts, censés porter la cause de l’environnement, se battant pour un siège au Sénat, un strapontin ministériel, quitte à avaler un bol de glyphosate au petit déjeuner et à applaudir à cette technique ancestrale de chasse à la glu. Quel plaisir d’observer un oiseau collé à la branche déployant inutilement ses ailes. On se croirait à une corrida champêtre. Les Verts qui en sont dans leur débandade à défendre l’idée de toilettes mixtes à Paris. Ce qui est une manière de débattre du sexe des anges, alors qu’autour d’eux les cieux s’enflamment, tout en dégustant sous les ors des palais de la République la cuisine raffinée des chefs entre foie gras et chapon à leur image.

Le pouvoir de changement se fait au niveau de la commune, de la petite collectivité de vie et d’habitants qui malheureusement tend à se faire plus grosse que le bœuf en raison des intercommunalités (qui perdent les liens avec les habitants et dotent leurs responsables de trop de pouvoir).

En écrivain, Jean Rouaud reprend dans L’avenir des simples les mots d’un discours tout fait et nuisible qui cherche à nous rendre impuissants, stériles, inactifs, des outres incapables qu’il faut remplir de produits tout faits et qui ne savent plus rien faire puisque tout ce qui peut être fait est disponible sans effort. Mais pas sans argent. L’argent, raison d’être des « multi-monstres » qui financent les politiques et le pouvoir.

Jean Rouaud ne les aime pas ces multi-monstres et lutte comme il peut. Il préfère les plantes aux vaccins des laboratoires pharmaceutiques, ce qui lui attirera sans doute les foudres des plus scientifiques ; les légumes à la viande ; l’agro-écologie aux fraises en décembre.

Pour lutter contre ces flux incessants et ces obligations consuméristes, il est possible de renoncer. Renoncer car dire non est une arme. Jean Rouaud convoque le célèbre « I would prefer not to » de Bartleby et plus étonnamment, le capitaine Haddock qui déclare au professeur Tournesol qui veut lui refiler un objet de son invention : « Votre appareil ne nous intéresse pas ». Bravo cap’taine !

Jean Rouaud sur Tête de lecture

 

 

L’avenir des simples

Jean Rouaud
Grasset, 2020
ISBN : 978-2-246-82194-6 – 247 pages – 19 €

 

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21 réponses à « L’avenir des simples de Jean Rouaud »

  1. keisha41
  2. aifelle
  3. bulledemanouec671473c7
  4. Marie GILLET
      1. Marie GILLET
  5. philippedesterb599461a21
  6. Violette

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