
Ce n’est pas l’histoire d’une mouette et du chat qui lui apprit à voler, mais celle de Charlie Gilmour et de sa pie. L’histoire est au moins aussi belle, et véridique.
Charlie est sur le point d’épouser Yana. Tous deux vivent à Londres. La sœur de Yana leur apporte un jour un oisillon tombé du nid dont elle ne sait pas quoi faire. Charlie non plus d’ailleurs mais il accepte de s’en occuper. Et dans un premier temps, d’essayer de lui sauver la vie. De fait, il devient une véritable mère pour lui. Et même un père, celui qu’il n’a pas eu.
Dans mon propre nid, le bébé pie semble peu à peu revenir à la vie au fil de la semaine.
Cette adoption réveille en lui de terribles tensions, fruits d’une histoire familiale difficile. Les plus rock’n’roll d’entre vous auront peut-être frétillé au nom de Gilmour. Oui, il est bien question de David Gilmour, chanteur et guitariste de Pink Floyd. Charlie est son fils adoptif. Son géniteur est par ailleurs toujours vivant, il s’appelle Heathcote Williams. C’est un poète et un acteur né de la contre-culture des années 60. S’il évoque sans doute quelque chose pour les Britanniques mais il faut bien dire que de notre côté de la Manche, c’est un inconnu.
Il ne sera pas question de son œuvre dans Premières plumes mais bien de son rôle de père, sans doute pas le meilleur. Il abandonne Charlie âgé de six mois et sa mère pour retrouver, dit-il, sa femme et ses deux premières filles dont cette seconde famille ignorait tout. Fortement misanthrope, paranoïaque, irresponsable, il est incapable d’être père, même quand Charlie cherche bien plus tard à entrer en contact avec lui.
Car alors qu’il vit avec sa pie prénommée Benzène, il s’interroge. Son père lui a vécu avec un choucas apprivoisé qui apparaît sur de nombreuses photos. L’histoire se répéterait-elle ? Alors que Yana souhaite avoir un enfant, Charlie se sent incapable d’assumer un tel rôle tant il est terrorisé. L’absence du père (du père biologique car son père adoptif est très aimant) l’a obsédé pendant toute son adolescence car il s’est toujours senti responsable de son départ : il s’est drogué et a fini par faire de la prison à cause de ses excès.
Heathcote a toujours été une force perturbatrice dans ma vie. Les vingt dernières années ont été marquées par ses disparitions subites, dont je me suis toujours tenu pour responsable.
Il cherche à en savoir plus sur ce père qui n’en fut pas un.
Sa quête du père s’accompagne de nombreuses anecdotes sur la cohabitation avec une pie qui n’est vraiment pas de tout repos. D’une part elle chie partout. D’autre part, elle cache des mouches mortes ou de la viande avariée dans les cheveux des gens, leurs vêtements, les livres… Mais le jeune couple s’attache beaucoup à Benzène qui se montre très affectueuse et surtout d’une grande intelligence qu’ils découvrent peu à peu. Est-ce de l’affection qu’elle leur témoigne ? Ils voudraient le croire, un certain attachement sans doute. Car elle ne veut pas les quitter pour vivre une vie d’oiseau sauvage. Charlie lui construit une volière dans son jardin.
Je crois que je suis devenu son arbre et il saute sur la moindre occasion de s’accrocher à mon bras, ou de se précipiter sur une de mes épaules ou dans le nid de mes cheveux. Et même s’il me chie dessus, becquette mes extrémités et me hurle dans le tympan, j’ai l’impression qu’il me regarde avec admiration, qu’il m’observe et attend que je lui donne l’exemple.
Si la cohabitation est une catastrophe du point de vue de l’hygiène, elle fait beaucoup de bien à cet homme fragile et peu sûr de lui. Comme dans beaucoup de cas, la relation avec l’animal fonctionne comme une thérapie.
M’occuper de cette créature pendant l’année qui vient de s’écouler m’a fait sortir de moi-même, m’a fait voir que l’inconnu ne recèle pas que des catastrophes ; on y trouve aussi de la beauté.
Le récit de Charlie Gilmour est un témoignage très émouvant et qui semble sincère. Il raconte à quel point la paternité peut-être difficile pour certains hommes (Heathcote) et si évidente et généreuse pour d’autres (Gilmour). Et surtout, à mes yeux, il raconte une belle histoire entre un humain et un animal. Petit à petit des liens très forts se nouent entre Charlie et Benzène. Bien plus forts qu’entre Charlie et son père, incapable d’un geste ou d’un mot affectueux. Cette relation permet à Charlie de se reconstruire en se libérant d’une relation humaine toxique.
Premières plumes
Charlie Gilmour traduit de l’anglais par Anatole Pons-Reumaux
Métailié, 2024
ISBN : 979-10-226-1332-3 – 304 pages – 22,50 €
Featherhood, parution originale : 2020
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