L’Adversaire d’Emmanuel Carrère

Relecture après 25 ans de L’Adversaire d’Emmanuel Carrère en raison du documentaire d’Arte de la série True Crime et littérature. Les faits dont l’écrivain s’inspire étaient déjà très connus à l’époque de la parution du livre en 2000, ils ont eu lieu en 1993.

Un samedi matin dans le canton de Gex non loin de la Suisse, Jean-Claude Romand tue sa femme puis prépare un petit-déjeuner à ses deux jeunes enfants avec lesquels il regarde des dessins animés. Puis il les tuent à leur tour. Il se rend ensuite chez ses vieux parents qu’il assassine. A la suite de quoi il retrouve sa maîtresse car il lui a promis un dîner en ville, qui ne se fait pas. Il rentre chez lui et tente (peut-être) de se suicider en avalant des médicaments périmés et en mettant le feu à la maison. Les pompiers le sauvent. C’est alors qu’on apprend que depuis 18 ans, Jean-Claude se prétendait médecin à l’OMS et qu’il n’en était rien. C’était un mythomane et un escroc qui pour vivre détournait l’argent de membres de sa famille, dont ses parents.

Il a prétendu avoir rencontré Dieu en prison, a pleurniché quelques regrets à son procès, pris la réclusion criminelle à perpétuité qui dure 22 ans et est aujourd’hui libre.

Rien d’étonnant à ce qu’une histoire pareille tente les écrivains. Ce sera Emmanuel Carrère qui à l’époque ne s’était jamais frotté au genre du récit de fait divers et à la non-fiction. Il le fait à la première personne, partageant ses doutes et cherchant sa place dans ce récit sordide. Ce qui le passionne et l’interroge, ce ne sont pas les crimes, mais d’une part les mensonges et leur longévité. Jamais sa femme et ses amis n’ont su que le faux médecin mentait. Il passait ses journées à errer en forêt ou terré dans sa voiture sur des aires d’autoroutes. Pendant 18 ans… Grâce aux économies des autres, l’argent n’était pas un problème et la famille vivait à l’aise. Sa vie n’était qu’un roman.

Autre point central pour Carrère dans cette affaire : que se passait-il dans la tête de Jean-Claude Romand quand jour après jour, année après année, il passait ses journées caché pour préserver ses mensonges ? Pour le savoir et non pas l’imaginer en écrivain, Emmanuel Carrère doit entrer en contact avec Jean-Claude Romand. Il lui écrit en prison :

Ce que vous avez fait n’est pas à mes yeux le fait d’un criminel ordinaire, pas celui d’un fou non plus, mais celui d’un homme poussé à bout par des forces qui le dépassent, et ce sont ces forces terribles que je voudrais montrer à l’oeuvre.

Vient ensuite une formule dont Emmanuel Carrère regrette aujourd’hui la complaisance :

… je vous souhaite, monsieur, beaucoup de courage, et vous prie de croire à ma très grande compassion.

Il parle parfois de pitié et de sympathie douloureuse à l’égard de l’homme qui a tué parents, femme et enfants. C’est pourquoi je voulais regarder ce documentaire : pour comprendre l’écrivain fasciné par cet homme-là. Et m’interroger aussi sur la fascination que beaucoup éprouvent à l’encontre de ces hommes et de ces femmes qui tuent ainsi de sang froid leur famille ou un des leurs. Comment devient-on cet être humain-là ?

Emmanuel Carrère explique dans le documentaire d’Arte qu’il a plusieurs fois renoncé à écrire ce livre, faute de trouver la bonne voix/voie. Il y est enfin parvenu grâce à ces mots, qui ouvrent le livre :

Le matin du samedi 9 janvier 1993, pendant que Jean-Claude Romand tuait sa femme et ses enfants, j’assistais avec les miens à une réunion pédagogique à l’école de Gabriel, notre fils aîné. Il avait cinq ans, l’âge d’Antoine Romand. Nous sommes allés ensuite déjeuner chez mes parents et Romand chez les siens, qu’il a tués après le repas.

Emmanuel Carrère opère un rapprochement inattendu et que personne ne voudrait faire. Celui qu’on qualifie de monstre avait des enfants et des parents qu’il aimait et dont il était aimé. C’était un être humain. Tous les assassins sont des êtres humains, ils sont comme nous. Et je crois que les écrivains qui choisissent un fait divers comme matière littéraire essaient de comprendre la terrible complexité de la nature humaine. Et de fait, Emmanuel Carrère ne cesse de s’interroger sur Romand mais aussi sur lui et sur sa démarche littéraire.

On ne peut exclure l’idée, plus inavouable, que l’écrivain ait vu dans cette histoire un bon sujet, un scénario déjà écrit qui se vendrait en raison de la notoriété de l’affaire.

S’imagine-t-il, dans le sillage de Truman Capote, dressant le portrait intime d’un tueur qui défraie la chronique ?

Et lui Jean-Claude Romand, pourquoi a-t-il accepté de communiquer avec l’écrivain ? Pour qu’on continue à parler de lui ? Carrère lui dit qu’il n’est pas un criminel ordinaire : il est donc exceptionnel. Et la presse ne cesse de le répéter : quelle prouesse d’avoir réussi à mentir pendant 18 ans ! Il n’a tué sa famille qu’au moment où tout allait être dévoilé. Au moment où pour les siens, il ne serait plus le grand médecin et le père formidable qu’il prétendait être. Au moment de révéler toute sa mesquinerie et sa médiocrité. Et c’était ce qu’il ne pouvait pas supporter : être vu tel qu’il était. Alors grâce à Emmanuel Carrère, il a eu l’opportunité d’être à nouveau plus grand que lui-même en devenant le héros d’un livre écrit par un écrivain célèbre. On ne l’oublierait donc pas. Ce n’est que mon point de vue…

Emmanuel Carrère sur Tête de lecture

 

L’Adversaire

Emmanuel Carrère
POL, 2000
ISBN : 2-86744-682-1 – 221 pages – 110 francs…

 

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42 réponses à « L’Adversaire d’Emmanuel Carrère »

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