Célèbre de Maud Ventura

Parce que j’ai apprécié Mon mari, premier roman de Maud Ventura, j’ai eu envie de découvrir le suivant, paru en cette rentrée littéraire 2024. Le thème pourtant ne me tentait pas vraiment : Cléo Louvent veut et va devenir une chanteuse célèbre, et même très célèbre. Comment y parvient-elle ? C’est tout l’objet de Célèbre de Maud Ventura.

Tout commence en prologue, sur une île déserte. Cléo, au sommet de sa gloire internationale, a besoin de faire une pause. Elle a donc choisi de passer trois semaines sur une île déserte et déconnectée. C’est de là qu’elle se remémore les trente premières années de sa vie.

La célébrité est ma vie. Celle que je savais que j’aurais, celle que j’ai fait en sorte d’avoir. Est-ce que j’étais préparée à un tel succès ? Bien sûr que oui. J’ai toujours considéré que ce qui m’attendait n’était pas une existence mais un destin. Ma route serait exceptionnelle, ma trajectoire hors du commun.

Fille d’universitaire parisiens, Cléo a toujours voulu devenir célèbre et toujours su qu’elle le deviendrait. C’est au fond d’elle, dans ses tripes, elle est faite pour ça. Intelligente, elle fait de très brillantes études qui ne la mènent à rien. Elle quitte Paris pour New York, y devient libraire. Le temps passe, Cléo a 25 ans et n’a toujours pas écrit une chanson qui vaille la peine.

La suite va très vite. Une chanson, deux chansons, un manager, une prestigieuse maison de disques, un album, de la chirurgie esthétique, les premiers concerts… Cléo grimpe et rien n’entrave son ascension vers la gloire internationale. Car Cléo est prête à tout, a tous les atouts : froide, individualiste, méchante, prétentieuse, dure à la peine… Bien sûr, tout ça ne se voit pas. Ses fans la trouvent adorable, gentille, abordable et tellement naturelle. Alors que tout, absolument tout jusqu’au décoiffé, est calculé, millimétré. Cléo est une machine de guerre qui méprise tout le monde et aime humilier. Et jamais, en aucune situation, le lecteur n’éprouve d’empathie pour elle.

J’ai écouté Cléo pendant 9 heures 30 déverser son mépris des autres dans mes oreilles. Suzanne Jouannet, la lectrice, lui donne un ton péremptoire et désagréable qui lui va très bien. Un long voyage (bonjour Valence!) m’a permis de ne pas faire beaucoup de pauses durant cette audiolecture. J’étais donc pleinement avec Cléo : c’est éprouvant. C’est sans doute un peu trop long mais on ne peut qu’apprécier le talent et le travail de Maud Ventura qui a su décortiquer son personnage et s’y atteler pendant 500 pages qui sonnent on ne peut plus réalistes. Elle dessine très bien l’évolution de son personnage depuis la jeune fille ambitieuse jusqu’à la star odieuse.

Certes, je ne connais pas de célébrités et sans doute, certains traits sont-ils grossis. Mais tous ont un ego surdimensionné et un désir de reconnaissance qui les déshumanise. Ils se croient au centre du monde car leurs chansons/films ont du succès et parce que quelques fans les adulent. Des milliers ou millions de personnes endoctrinées par le star system considèrent que quelques humains sortent du lot et méritent d’être adulés. Mais ils sont avant tout des choses.

Un détail après l’autre, millimètre par millimètre, je change. Mes ongles rouge teinte pompier deviennent ma marque de fabrique ( $ 100 ), une restructuration couplée d’une micro-pigmentation de mes sourcils ajoute de la profondeur à mon regard ( $ 200 ), un rehaussement des cils et des soins à la kératine me font des yeux de biche ($ 300), un massage de l’intérieur des joues, inner facial, sculpte ma mâchoire ( $ 400), une technique ancestrale japonaise , Kobido, remodèle mon visage ($ 500), de la radiofréquence raffermit mes fesses ($ 600), un blanchiment des dents me crée un sourire éclatant ($ 700), un appareil invisible atténue le chevauchement de mes canines ($ 8000), une kératothérapeute me fabrique des crèmes sur mesure adaptées à mon type de peau ($ 4000), dix séances d’épilation laser rendent mes jambes douces pour toujours ($ 10 000). A cela s’ajoutent divers frais de médecine et chirurgie esthétique ($ 32 000). La beauté, comme tout, s’achète (total : $ 56 800 )

Célèbre de Maud Ventura montre très bien cette objetisation consentie, les partenariats avec des marques prestigieuses, les placements de produits constants. Les stars sont les fers de lance de la société de consommation et des individus en eux-mêmes bien peu intéressants. Ils ont pour eux (le plus souvent) la beauté et dans notre monde d’apparence, elle suffit. Certains ont du talent mais sans commune mesure avec l’argent en jeu. Et dans le cas de Cléo, si mauvaise, ils ne méritent pas l’amour qu’on leur voue. Si les fans savaient à quel point Cléo n’est pas celle qu’ils croient, ils la déchiquetteraient sans doute en plein concert.

Un peu plus tôt, un trophée à la main, j’ai rendu hommage à mon public à quatre reprises, des trémolos dans la voix et les larmes aux yeux. C’est la première chose à apprendre : pleurer sur commande. On connaît la chanson. Il faut se montrer émouvante et fébrile, avoir le triomphe modeste, expliquer qu’on fait de la musique pour ses fans, saluer les équipes de l’ombre en citant une longue liste de noms qui n’évoquent rien à personne.

On sort de cette lecture écoeuré par ce personnage mais tout à fait convaincu du grand talent de Maud Ventura qui choisit des sujets originaux et les traite avec beaucoup de vitalité et de maîtrise narrative.

Maud Ventura sur Tête de lecture

 

Célèbre

Maud Ventura
L’Iconoclaste, 2024
ISBN : 978-2-37880-450-3 – 540 pages – 21,90 €

 

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37 réponses à « Célèbre de Maud Ventura »

  1. aifelle
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