Champs de bataille d'Inès Léraud et Pierre Van Hove

Inès Léraud est une journaliste d’investigation. Elle cherche, se rend sur place, interroge, croise les sources, analyse, retourne sur place, réinterroge. Depuis ses émissions sur France Culture et surtout sa première bande dessinée documentaire Algues vertes, l’histoire interdite, elle est le cauchemar de l’agroalimentaire en Bretagne et de la FNSEA locale. Quand elle s’intéresse à un sujet, elle part du commencement. Dans Champs de bataille, il est question de la mise en place d’un modèle agricole que nous subissons et dont nous dépendons aujourd’hui encore. On croit savoir qu’à l’issue de la Seconde Guerre mondiale, les Français ont choisi le remembrement. Il est donc temps d’en apprendre plus.

Par exemple que l’idée de regroupement des parcelles agricoles date de la fin du 19e siècle et qu’elle se concrétise dès 1941 et la loi sur le remembrement du régime de Vichy. La bande dessinée s’ouvre sur un historique très intéressant.

Remembrement signifie regroupement. Trop de fermes, trop de petites parcelles. Pour produire plus, mieux vaut une ferme sur 10 hectares que dix fermes sur 1 hectare. Et pourquoi, tout à coup, ce serait mieux ? A cause de nos amis Américains bien sûr qui nous vendent à bas prix leurs surplus de tracteurs qui faciliteront le travail de l’agriculteur. D’ailleurs c’est bien simple, d’agriculteurs, il n’y en aura bientôt plus besoin, ou très peu. Ça tombe bien puisqu’on recrute à l’usine. Et pas besoin de quitter la région : car grâce à la production massive de denrées agricoles, la France entre dans l’ère de l’agro-industrie, ce miracle qui sort la Bretagne de son arriération… C’est aujourd’hui encore le cas : l’agriculture bretonne produit pour l’agro-industrie bretonne.

Les 10 % d’agriculteurs qui ne disparaîtront pas gèrent des exploitations immenses. C’est pourquoi, ils doivent acheter du matériel, toujours plus de matériel et donc s’endetter grâce au Crédit Agricole qui rend tout possible, même le suicide.

Le remembrement est alors confié aux ingénieurs du Génie rural, depuis la ville. Aucune concertation, tout est fait de façon autoritaire. Les géomètres sortent leurs règles et leurs crayons, tracent des traits comme au bon temps de la colonisation en Afrique. Ils ne se rendent pas sur les lieux car la réalité du terrain ne les intéresse pas, il faut que ce soit droit. Les ingénieurs du génie rural perçoivent « un bakchich proportionnel aux abus et aux dégâts commis qui arriv[ai]ent à doubler leur traitement ».

La rengaine est toujours la même : la propagande officielle (ORTF) explique que si vous vous opposez à ce qu’on désigne comme le progrès, vous êtes un plouc. La Bretagne était peuplée de ploucs aux yeux des technocrates et donc de la population puisqu’ils tiennent les médias. Comme dans bien des campagnes, il existait une économie de l’échange et de l’entraide, depuis toujours. Elle était résiliente. Mais ce modèle est précisément le cauchemar du capitalisme qui a besoin de gens assistés qui ne savent rien faire eux-mêmes : il faut qu’ils consomment. Les paysans remembrés vont donc acheter des tracteurs : un tracteur, deux tracteurs, trois tracteurs merveilles du machinisme. Et ce faisant ils s’endettent pour la première fois. Mais peu importe puisqu’on leur promet le beurre (qu’ils ne doivent plus produire, l’agro-industrie s’en occupe) et l’argent du beurre.

Le mythe des Trente glorieuses a la vie dure. Le prétendu miracle agricole a nourri les Français en les empoisonnant et en polluant les sols à tel point qu’aujourd’hui la France emploie chaque année plus de pesticides et d’engrais chimiques. La terre de France n’est plus capable de nourrir les Français si elle n’est pas dopée à la chimie. Il n’y a aucune gloire à tirer de ça. A la fin des années 70, 98 % des puits et fontaines des Côtes d’Armor sont déjà contaminés par l’activité agricole selon la DDASS.

On comprend donc que le remembrement vise à adapter l’agriculture à l’industrie et au marché international. Mais pas à nourrir la France. Très vite, la France produit plus qu’elle ne consomme.

On veut aussi nous faire croire au consentement voire à l’enthousiasme de la population à l’époque. Or, Inès Léraud met en évidence les oppositions qui apparaissent alors. Les ingénieurs (pas ceux du Génie rural, ceux de l’Ecole nationale d’agronomie de Rennes), dans le sillage des paysans, ne tardent pas à comprendre (dès les années 60) que l’arasement des bocages favorise les glissements de terrain et la disparition de la couche arable. Car il engorge la terre qui devient moins productive. Il déloge de nombreux prédateurs qui ne seront plus là pour manger les rongeurs et les insectes. Bref, le remembrement a détruit un écosystème.

Fégréac, septembre 1953

Des paysans s’opposent à la spoliation de leurs terres. Par courrier d’abord, mais rien n’y fait. Les bulldozers du remembrement n’ont pu entrer dans certaines campagnes qu’accompagnés des forces de l’ordre et de CRS. Alors les paysans qui en 1953 manifestent et demandent à voir les plans du remembrement sont gazés.

Il y en a même qu’on fait interner d’office en hôpital psychiatrique…

Les cours d’eau sont rectifiés pour qu’ils coulent droit (le technocrate ne connaît pas les courbes) et qu’il soit possible de cultiver les champs qui les bordent. Les talus et les haies sont arasés, les vergers familiaux arrachés.

En Bretagne, les nouvelles répartitions ne se passent pas sans grincements de dents. Elles se font au niveau communal : certains se voient attribuer de bonnes terres, d’autres, des champs de cailloux. Pourquoi ? Certains crient à la spoliation, au règlement de comptes. Surtout quand quelques années plus tard, les terres se transforment en terrains constructibles et que les heureux propriétaires vendent sans scrupule.

Comme tout ça fait tache, la FNSEA crée avec l’aide du ministère de l’Agriculture (ces deux-là s’aiment depuis longtemps) un organe de promotion du remembrement : l’ANDAFARR. On met les petits plats dans les grands puis on sort les cravates, et on parcourt la campagne pour se féliciter du remembrement.

Je pourrais écrire encore et encore sur cette riche bande dessinée documentaire. Car en choisissant ce format, Inès Léraud rend accessible à tous des années de travail minutieux et scrupuleux. Ceux qui veulent aller plus loin le peuvent car sous de très nombreuses planches la journaliste cite précisément ses sources. Même les annexes sont passionnantes…

Certaines d’entre elles viennent d’interviews plus ou moins anciennes. Et c’est ce qui fait aussi la différence avec un travail universitaire : Inès Léraux a rencontré les paysans et paysannes, les ingénieurs et les politiques concernés par le remembrement. Ils l’ont vécu, ils en ont souffert ou pas. Elle leur donne la parole et Pierre Van Hove un visage. Ainsi le remembrement n’est plus un plan de restructuration de l’agriculture française. C’est une violence faite à la terre et à ceux qui la travaillaient avec respect. C’est l’éradication de la paysannerie française au nom du progrès et pour l’enrichissement de quelques-uns. Tous ces petits paysans auxquels on a vendu du rêve en leur volant leurs terres, que sont-ils devenus ? Citadins, ouvriers d’usine, déprimés, endettés… suicidés pour un nombre important de ceux qui ont choisi l’agriculture industrielle.

L’histoire sociale et humaine du remembrement reste à faire, ce Champs de bataille en est la première pierre.

On peut lire les premières planches de cette bande dessinée ici.

Inès Léraud et Pierre Van Hove sur Tête de lecture.

 

Champs de bataille : l’histoire enfouie du remembrement

Inès Léraud et Pierre Van Hove
Delcourt (La Revue dessinée)
ISBN : 978-2-413-07513-4 – 148 pages + annexes – 23,75 €

 

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27 réponses à « Champs de bataille d’Inès Léraud et Pierre Van Hove »

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