Silence dans les champs de Nicolas Legendre

Puisque tout le monde mange, tout le monde devrait lire ce livre qui n’est réservé ni aux Bretons ni aux écologistes. Puisque vous mangez du porc, vous mangez du porc breton (en France, près de la moitié des cochons élevés de façon industrielle le sont dans le Finistère1) et contribuez donc à façonner la Bretagne aujourd’hui. Vous êtes en partie responsable de l’état lamentable de sa terre, du désespoir des éleveurs et des algues vertes.

Il est grand temps de faire un lien entre la chipolata sur le barbecue estival et les conditions de travail déplorable des ouvriers des abattoirs. Sans parler du bien être animal puisque les tenants de l’agro-business ne se préoccupent même pas de celui des ouvriers. Pourtant, il y a en Bretagne 3,3 millions d’habitants et 10 millions de porcs…

Il y a quelques semaines, Nicolas Legendre, journaliste breton correspondant du Monde en Bretagne présentait Silence dans les champs à Lanvellec, petit village du Trégor, en compagnie d’un journaliste de Splann (qui fait régulièrement des enquêtes sur l’agro-business en Bretagne). La FNSEA2 n’est pas venue mais il y avait des agriculteurs qui proposaient des modèles différents de celui en cours depuis les années 60, soutenu par la PAC (notre argent à tous) et par la violence si nécessaire.

La Bretagne est la première région agro-alimentaire de France. Première productrice de lait, de porc, de volaille, de tomates, de fraises. Quelles tomates ? Quelles fraises ? L’agriculture productiviste bretonne a permis à des hommes de construire des fortunes au mépris de tout. Y compris l’honnêteté et la morale. L’un d’entre eux, Alexis Gourvennec, « paysan directeur général » a sa statue dans la Vallée des Saints. Ça donne envie de vomir… S’il y a une Vallée des Saints, il doit bien y avoir un enfer. Alors j’espère qu’il l’arpente dans ses moindres recoins.

Ce type est issu du grand bond en avant de l’après Seconde Guerre mondiale qui, parait-il, nous a sauvés de la famine. Il fallait nourrir la France, sur le modèle américain (avec l’argent américain) et combler un certain « retard » économique qui faisait passer les Bretons pour des ploucs.

A la faveur d’un alignement des planètes économiques, politiques et syndicales, un « conglomérat idéologique » s’est mis en place. Chambre d’agriculture, lycées agricoles, presse spécialisée et lobbies agro-industriels ont diffusé à l’unisson la sainte parole productiviste. Rationalisation, économie d’échelle, industrialisation, spécialisation, mécanisation puis robotisation ont été présentée comme les moyens ultimes pour atteindre les objectifs quasi transcendantaux de la « croissance » et du « développement économique ».

Ce Gourvennec représente l’agro-industrie bretonne dans tout ce qu’elle a de violent et de féodal. Il est le modèle du grand patron, qui compte encore de très nombreux représentants. Il règne par la terreur et l’intimidation. Les agriculteurs sont prisonniers d’un système de coopérative qui les endette et les soumet. S’ils souhaitent changer de modèle, on leur coupe les financements.

S’ils s’entêtent alors on passe à l’intimidation, la calomnie s’il le faut. Les journaux locaux sont pleins de ces « écolos » dont on a empoisonné les chiens ou déboulonné les roues de voiture. C’est une mafia qui se croit tout permis car elle est impunie. On se croirait dans un mauvais film mais Nicolas Legendre a récolté des dizaines de témoignages. La majorité est anonyme car les témoins ont peur des représailles. Car oui, dans notre beau pays des droits de l’homme des gens ne peuvent pas parler de leurs conditions de travail sous peine de le perdre, voire pire.

Dans Silence dans les champs, Nicolas Legendre met en évidence les liens entre ce pouvoir économique et la politique. Ici les élus travaillent dans l’agro-alimentaire, plus haut les préfets sont aux ordres de gouvernements qui tremblent à l’idée d’affronter les agriculteurs en colère. Parce qu’avec des tracteurs, on bloque un pays. Alors on s’assoit sur les promesses d’un monde plus propre et on trafique les unités de mesure. On copine aussi. Rappelez-vous la cellule Démeter qui assurait à la FNSEA d’être défendue par la force publique quand un vilain opposant disait du mal de ses pratiques si lucratives… C’était il y a quelques années seulement, en 2019.

Parce que l’agriculture, et en premier lieu l’agriculture bretonne, est puissante. Oh bien sur, pas mon voisin et ses 60 vaches qui trime tous les jours du soir au matin. Ce sont quelques gros qui engraissent et ne veulent rien changer bien qu’ils sachent le système condamné. Mais tant qu’il y a de l’argent à faire, il trait la vache à mort. L’agriculture chimique, les circuits longs et les machines ultra perfectionnées ont de beaux jours devant eux.

Il suffit de bloquer les routes, de se lamenter sur son pouvoir d’achat et c’est tout le pays qui pleure ! Et puis, « Deux mille agriculteurs qui cassent tout, c’est plus payant que dix mille manifestants qui défilent dans le calme ». Dixit Gourvennec. Payant pour qui ? Les dégâts des dernières manifestations paysannes sont estimés à plus de 8 millions d’euros… Alors oui, on va vous permettre d’utiliser encore des pesticides et des engrais3. Allez-y, continuez à nous empoisonner, à vous empoisonner et à faire vivre ce système qui vous met à genoux. Surtout, ne changez rien !

Pourtant, cette agriculture intensive et mécanisée qui défend encore bec et ongle son bilan mène à quoi ? Elle nous fait manger de la merde, tant animale que végétale, elle empoisonne les agriculteurs, casse les ouvriers, endette les paysans. Parce que les monstres agricoles que vante chaque année le Salon de l’Agriculture endettent les paysans à 57 % en moyenne (les agriculteurs bretons sont les plus endettés de France) : merci le Crédit Agricole. Pour certains, c’est même 100 % d’endettement ! Jusqu’à 2 millions… Tout ça pour des tracteurs tellement larges qu’ils ne passent plus par les routes et chemins et qu’il faut (encore!) abattre des arbres pour qu’ils circulent. Des tracteurs connectés, plus gros que ceux du voisin, c’est important pour ne pas avoir l’air d’un plouc :

Témoignage d’Yves, ex-technicien de coopérative :

« Ils sont branchés sur satellite, la technologie est maximisée, le tracteur se dirige avec un doigt… La moyenne ici c’est trois ou quatre tracteurs par ferme. On peut se poser la question de l’utilité de tout ça. Y a une culture du clinquant, de l’arrogance technologique… Et les opérations vont tellement vite au final que les machines restent beaucoup sous le hangar. L’endettement, c’est un tabou total. Parce que c’est lié au suicide. Et c’est lié à l’honneur. C’est une question de dignité. »

Beaucoup d’agriculteurs comparent leurs conditions de travail à de l’esclavage moderne. Car ils sont aux ordres de leur coopérative qui livre les animaux (même le dimanche à 6 heures du matin), les aliments pour les nourrir, les médicaments pour les soigner et les récupère une fois engraissés après une vie de martyr. Et qui choisit pour les récalcitrants des animaux de seconde zone, qui ne permettront pas un bon rendement.

Mais qui sont les agriculteurs qui bloquent les routes et déversent du lisier ? Est-ce que ce sont ceux qui sont endettés, étranglés, asservis ? Dans ce cas pourquoi défendent-ils ce modèle ? Pourquoi par leur attitude soutiennent-ils cette agriculture productiviste et néfaste ? Ou bien est-ce que ce sont ceux qui prospèrent grâce à ce modèle et qui ne veulent pas en sortir car ils sont incapables de changer ?

Il y a deux sortes d’agriculteurs en Bretagne :

D’un côté, ceux, agriculteurs, patrons ou cadres d’entreprises agro-industrielles, qui bénéficient à fond du modèle productiviste – au prix, parfois, du franchissement de « lignes jaunes ». De l’autre, des paysans anonymes qui s’épuisent à la tâche et gagnent peu, ainsi que des salariés du secteur agro-alimentaire travaillant dans des conditions difficiles pour des salaires faibles.

Quand on parle de décroissance ou d’agroécologie, il y a toujours quelques débiles pour parler de retour au Moyen Age. Personne ne veut retourner au Moyen Age. Mais qu’en est-il des champs sans vie, des paysans tout seuls sur leurs tracteurs, des exploitations tellement grandes que personne n’a les moyens de les reprendre ? Il n’y a plus ni vie ni humanité dans ce système. Mais des humains mécanisés qui enrichissent des patrons toujours plus riches et méprisants.

Pourtant, ils ont été bien dressés et reprennent des antiennes qui sont autant de mensonges. « L’agriculture n’a pas, au cours des vingt dernières années, pollué les campagnes françaises. Pour ma part, je n’y ai constaté aucune dégradation de l’environnement » (Pierre Méhaignerie, ministre de l’Agriculture, 1978). L’agro-industrie aurait sorti la Bretagne de la misère et aujourd’hui, elle serait au chômage sans elle. Ah bon, on ne mangerait pas ? Pourquoi oublier que le bio fait travailler plus de monde que l’agriculture conventionnelle ?

Mais…

La vraie question concerne l’écosystème qui vit grâce au modèle actuel : les dizaines de milliers d’emplois dans le machinisme, le marketing, les chaînes de distribution en circuit long, les start-up qui travaillent sur l’agriculture de précision, et tout le système bancaire breton…

Le sort des agriculteurs est lié à nos choix. S’ils déversent leur fumier devant les supermarchés c’est parce qu’ils produisent pour les supermarchés (dont deux géants sont nés en Bretagne : Leclerc et Intermarché). Parce que c’est là que vous faites vos courses. C’est là que vous achetez de la viande, des fruits, des légumes, des laitages, des œufs. La grande distribution fait sa loi, asservit les producteurs et vous fait manger de la merde. Elle vous propose des fraises et des tomates (bretonnes!) dès la mi-mars : à vous de ne pas en acheter (quel supplice!). D’autres choix existent pour les consommateurs car un autre monde est possible, qui ne doit rien à l’idéalisme mais à l’effort, à l’inconfort et à la privation.

D’autres agricultures sont également possibles, en Bretagne ou ailleurs.

Nicolas Legendre a reçu le prix Albert Londres pour cette enquête. Vous pouvez le voir ici.

Notes :
  1. https://splann.org/enquete/les-travers-du-porc/ ↩︎
  2. Fédération Nationale des Syndicats d’Exploitants Agricoles ↩︎
  3. « En France, le nombre de traitements « moyens » par des pesticides de synthèse appliqués annuellement sur l’ensemble des cultures, à l’échelle nationale (Nodu, [ex !] indicateur de référence), est passé de 82 millions en 2009 à 85.7 millions en 2021 selon le ministère de l’Agriculture » (non compris les néonicotinoïdes) ↩︎

 

 Silence dans les champs

Nicolas Legendre
Arthaud, 2023
ISBN : 978-2-0802-8088-6 – 342 pages – 20 €

 

Sur le même thème :





33 responses to “Silence dans les champs de Nicolas Legendre”

  1. keisha41
  2. nathaliesci
  3. aifelle
  4. je lis je blogue
  5. luocine
  6. Choup

Laisser un commentaire



Recevez des nouvelles de Tête de lecture par mail