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Le jour des corneilles de Jean-François Beauchemin nous plonge dès les premières lignes dans l’étrangeté. Par le récit d’abord. Le narrateur, peut-être adolescent, peut-être enfant (on ne saura jamais son âge) raconte sa vie à l’écart du monde, dans les bois avec son père. C’est peu dire que leurs conditions de vie sont frugales. Ils n’ont quasi aucun rapport avec les gens du village le plus proche et vivent de la forêt. Étrange par la voix ensuite car le narrateur, appelons-le le fils Courge, a un parler bien à lui, très imagé et inventif.
L’enfant est dans un tribunal et s’adresse à ses juges. Il s’est donc passé quelque chose qu’on apprendra à la toute fin de son récit. C’est par sa bouche qu’on apprend que sa mère est morte à sa naissance, laissant son père veuf et au bord de la folie. D’ailleurs, ses démons viennent le visiter parfois donnant lieu à des crises de démence dont son fils doit se tenir éloigné. Ce qui n’est pas toujours possible. On comprend qu’il est un enfant battu et même martyrisé si l’on en croit ses descriptions des traitements subis. Son père est une brute qui ne côtoie personne depuis le jour des corneilles…
Sans doute faut-il prendre ce roman pour un conte très sombre sur les relations entre un père et son fils. Le personnage n’a pas de nom, il ne vit pas à une époque précise, il a un don (il voit les morts) et une quête l’anime : il veut savoir si son père l’aime ou pas. Ce père qu’il admire et vénère ne lui témoigne jamais la moindre tendresse, bien au contraire. Alors le narrateur va aller jusqu’où il est possible d’aller pour savoir si oui ou non son père éprouve pour lui des sentiments.
Père m’aimait-il ? Rien ne me le laissait concevoir. Il me rossait. Il me soumettait à des enfermements prolongés dans la cabane. Il me forçait au labeur le plus ingrat, sous climats de pluie ou de froids extraordinaires. Il m’extrayait du roupil dès l’aube avec grandes criailleries, ne m’abandonnait jamais au repos avant l’apparition de la première étoile du soir. Il me ravitaillait d’insectes grouillants, de pitances faisandées, m’empêchait de revigorer le capiton de ma paillasse. Me refusait tout abord du village, sous peine de châtiment redoutable. Me contraignait d’égorger bêtes et oiseaux pour le seul plaisir d’achever, pas même à des fins d’avalement. Et, surtout, il m’entraînait avec lui dans sa folie, sous la gouverne de ses gens. Père m’aimait-il ? Nul signe d’une telle chose depuis l’heure de mon premier jour.
C’est donc l’histoire d’un enfant qui a désespérément besoin d’amour et qui ne reçoit que des coups. L’histoire est tellement rude qu’elle serait sans doute insupportable sans la langue qui la porte. L’enfant endure les pires sévices mais la langue qu’il utilise pour les décrire est d’une telle inventivité et d’un tel dynamisme qu’elle libère en quelque sorte le lecteur du fardeau des faits racontés. On s’attache plus aux mots qu’à ce qu’ils décrivent.
Nous abordâmes enfin l’étang. Sa surface était couverte d’un couvercle de gelure. Je tremblais au penser du sort qui m’attendait là. J’en fus bientôt instruit. Père alla quérir, non loin, une lourde pierre. Soulevant celle-ci de bras, il la projeta ensuite sur l’étang. Un trou en naquit qui fit sourdre de sous le couvercle quantité d’eau tempétueuse et comme surprise, troublée dans son roupil. Père dit alors cette phrase, qui me fit entrevoir la fin de ma carrière de vif : « A présent, Fils, marche à ce trou et jettes-y ta personne ! »
L’histoire est triste mais la langue joyeuse et c’est une bizarrerie littéraire que je n’avais jamais rencontrée jusqu’à présent. Merci à Aifelle qui m’a conseillé ce roman pour mes 20 ans de blog.
Le jour des corneilles
Jean-François Beauchemin
Phébus (Libretto n°426), 2013
ISBN : 978-2-36914-019-1 – 146 pages – 8,10 €
Parution originale au Québec : 2004
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