
Il y a deux lignes narratives dans Là où chantent les écrevisses de Delia Owens. Le roman s’ouvre au début des années 50 avec une mère qui abandonne définitivement le foyer familial, sans se retourner. Le foyer en question est en fait une cabane dans les marais de Caroline du Nord où vivent encore son mari violent et ses deux derniers enfants : Kya, six ans et Jodie, un adolescent. Ce dernier part peu de temps après et Kya reste seule avec son père, très souvent absent, ou saoul. Quand il disparaît définitivement, elle doit se débrouiller seule. C’est une enfant et le marais est sa seule famille.
À Barkley Cove, le village le plus proche, on n’aime pas du tout la racaille des marais. Alors personne ne s’inquiète du sort de Kya, sauf Mable et Jumping, un couple de Noirs (eux-mêmes ostracisés donc). Au contraire : les autres enfants se moquent d’elle, à tel point qu’elle ne va à l’école qu’une journée. Les gens bien médisent, elle est certainement idiote, voire simple d’esprit. Heureusement, elle rencontre le charmant Tate qui lui l’aime pour ce qu’elle est, une débrouillarde, pas une poupée en sucre, et il l’aimera toujours, chabadabada…
La seconde ligne narrative se déroule en 1969. Le shérif de Barkley Cove découvre le cadavre d’un certain Chase Andrews, jeune coq du village, petit branleur par excellence. Il faut un certain temps avant que les deux histoires se rejoignent. Car l’enfance et l’adolescence de Kya sont longuement contées, très longuement. Il s’agit de nous faire comprendre que la nature, et le marais en particulier, procurent à Kya tout ce dont elle a besoin, même si elle doit manger du gruau de maïs à tous les repas pendant des années. Autant dire qu’il faut apprécier les descriptions de la nature pour apprécier Là où chantent les écrevisses. Kya observe avec attention végétation et animaux, consigne ses remarques dans des carnets, dessine à l’aquarelle et collectionne les plumes.
L’enquête sur la mort de Chase permet au lecteur de penser qu’il ne va pas passer près de cinq cents pages sur les traces d’une adolescente qui survit dans les marais. Certes, c’est intéressant mais tout de même un peu long et très convenu pour ce qui est de l’intrigue et des personnages. Ce qui l’est moins, ce sont les descriptions de ce biotope incroyable : les marais de Caroline du Nord. Delia Owens les décrit avec une force d’évocation qui touche à l’invocation. Les couleurs, les sons, les odeurs, tout y est. Elle transporte le lecteur dans un univers a priori très inhospitalier à l’être humain mais qui se révèle un refuge pour la gamine.
La nature lui est aussi un guide pour comprendre le monde et en particulier les hommes. La jeune éthologue autodidacte que devient Kya comprend que les hommes qu’il lui arrive de côtoyer ne se comportent pas autrement que les autres mâles : ils paradent, jouent aux plus forts, apportent des présents. Mais quand ils ont obtenu ce qu’ils veulent, ils partent. Kya expérimente l’abandon et se renferme de plus en plus pour ne plus en souffrir.
Quand la ligne narrative dédiée à Kya rejoint celle de l’enquête, le roman gagne en tension narrative, ce qui n’est pas un mal. Car si j’ai apprécié les descriptions grandioses, elles m’ont aussi parfois lassée car elles ne sont pas soutenues par une intrigue originale. La vie de sauvageonne de Kya est répétitive et les quelques personnes qu’elle croise sont très caricaturales.
Je classe ce roman dans ma catégorie A lire car il est indéniablement d’une grande richesse. Sur la vie dans les marais, pas seulement celle des animaux mais aussi celle des miséreux qui tentent d’y survivre. Mais je me crois toujours aussi rétive au pur nature writing qui m’ennuie rapidement. Et je suis lasse des portraits de femmes fortes qui doivent affronter seules tous les malheurs du monde et ont face à elles deux sortes d’hommes : le baiseur lubrique ou le prince charmant. Je me désintéresse rapidement de ce genre d’héroïnes victimes des méchants de ce monde quand il n’y a que leur caractère et leur débrouillardise pour les rendre intéressantes. Un peu de nuances ne nuit pas.
Là où chantent les écrevisses
Delia Owens traduite de l’anglais (américain) par Marc Amfreville
Seuil, 2022
ISBN : 9782021412864 – 480 pages – 22,50 €
Where the Crawdads Sing, parution originale : 2018
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