Bretagne secondaire de Benjamin Keltz

Le tourisme en Bretagne est à la fois un bienfait et un problème. Un bienfait car il fait vivre économiquement une partie de la région pendant quatre à cinq mois. Un problème car le reste du temps et surtout en hiver, c’est le pays des volets clos. Certaines communes, toutes littorales, atteignent plus de 70 % de résidences secondaires sur leur territoire (les dix premières, dans l’ordre : Arzon, Saint-Gildas-de-Rhuy, l’Île de Hoëdic, Damgan, l’Île aux Moines, l’Île d’Arz, l’Île de Bréhat, Carnac, Pénestin). En hiver, elles ressemblent à de moroses villes fantômes. Bretagne secondaire de Benjamin Keltz dresse un portrait de cette Bretagne à deux visages.

En proliférant, résidences secondaires et locations saisonnières agissent comme des tumeurs. Elles anesthésient le rivage. Elles dérèglent les équilibres sociaux. Elles excluent.

Benjamin Keltz, breton et correspondant du journal Le Monde, a grandi a Saint-Malo : le tourisme, il connaît. Il a quand même tenté d’acheter une maison sur le littoral d’Ille-et-Vilaine pour sa petite famille. Il échoue (rien à moins de 300 000 €). Louer est tout aussi impossible. Il doit reculer de plus en plus dans les terres, jusque dans les Côtes d’Armor.

La situation qu’il connaissait et qui sévit depuis longtemps dans les îles (le manque de logements pour les Bretons) devient une expérience personnelle dont il décide de s’emparer pour écrire ce livre. Car il ne s’agit pas seulement de tourisme mais bien d’une réalité sociale qui pose problème : les Bretons ne parviennent plus à se loger où ils sont nés, où ils ont grandi, où ils travaillent. Les plus jeunes n’ont pas le pouvoir d’achat des plus âgés, ni bien souvent des touristes du littoral, encore moins des spéculateurs immobiliers.

Benjamin Keltz commence par plonger dans l’attractive vitrine proposée par Airbnb pour tester les locations saisonnières qui phagocytent le marché de l’immobilier.

Il passe plusieurs saisons dans les quatre départements bretons. Il longe surtout la côte, avec deux incursions dans les terres. Car bien sûr, le touriste qui vient en Bretagne veut être près de la mer. C’est dans les communes littorales que les problèmes se concentrent : beaucoup trop de résidences secondaires (voir la carte interactive des terres artificialisées depuis 2014) et un immobilier hors de prix. Mais le plus grave, c’est que les jeunes Bretons ne peuvent pas se loger. Il n’y a plus de locations à l’année, les propriétaires trouvant plus rentable de louer en saisonnier. Ce qui nuit aussi au tourisme puisque par exemple les jeunes serveurs dans la restauration l’été ne trouvent pas de locations. On leur ouvre quand il y en a les internats des établissements scolaires fermés pour la saison.

La Bretagne est vieillissante. Les retraités viennent y vivre après une carrière ailleurs et transforment leur résidence secondaire en principale, mais ils sont vieux… Les jeunes forment la grande cohorte des recalés du littoral, tout comme les familles à faible pouvoir d’achat. Mais pas que…

D’un côté : les propriétaires de résidences de vacances. De l’autre : ceux qui cherchent un logement. Il ne s’agit pas simplement d’une opposition entre riches et pauvres, patrons et salariés, gens de gauche et gens de droite. Dans la Bretagne secondaire, médecins, professeurs d’universités, hauts fonctionnaires, cadres ou pharmaciens peinent à trouver un toit. À défaut, certains renoncent à accepter un poste. La boulimie immobilière sape ainsi la possibilité du vivre ensemble. L’accaparement des demeures entraîne la mise à l’écart de ceux qui font vivre le territoire au quotidien.

Je n’habite pas un village littoral mais la mer se trouve à 7 kilomètres de chez moi. Mon village est dynamique, vivant même en hiver. Il en est de même pour ceux du centre Bretagne, souvent prisés par ceux qui tentent des modes de vie alternatif. Je n’aime pas les communes littorales de la Côte de Granit rose où je vis (Trégastel, Perros-Guirec, Trébeurden…). Ce sont des communes snobs. L’été y voit circuler les grosses voitures de touristes plutôt fortunés qui se croient tout permis. Ils ont l’air d’ignorer que la Bretagne n’est pas qu’un lieu de vacances…

Enfin parfois si. La commune de Sables-d’Or-les-Pins (quel nom racoleur !) a été créée de toutes pièces pour les estivants dans les années 20 : un nouveau Deauville. On bétonne, on rase les dunes. La commune devient la station balnéaire chic (Oh, Jane Fonda!) avec un casino, un golf mais sans école, sans mairie, sans commerce…

La Bretagne n’est bien sûr pas la seule région dans ce cas. L’auteur en est conscient puisqu’il est lui-même locataire durant l’été. Il décrit le plaisir qu’il prend à quitter la Bretagne pour aller chercher le soleil puis mieux la retrouver.

Il souligne aussi que « les propriétaires de maisons de vacances habitent davantage la péninsule que la région parisienne » : ce sont donc les Bretons qui construisent le plus la Bretagne secondaire.

Rien n’est donc noir ou blanc. Pour ma part, je préfère la Bretagne en hiver, donc très humide mais surtout moins tape-à-l’oeil, plus nature, plus paisible.

A lire, l’interview de Benjamin Keltz pour Basta !

 

Bretagne secondaire

Benjamin Keltz
Les Editions du Coin de la Rue, 2024
ISBN : 979-10-96883-16-5 – 251 pages – 17 €

 

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