Vous aimez les faits divers d'hier, les enquêtes, les anecdotes historiques ?

Écoutez ma chaîne

Toutoui Podcasts

Ces féroces soldats de Joël Egloff

Après lecture de L’étourdissement et de J’enquête, je pensais que la veine littéraire de Joël Egloff était l’humour. Un humour noir qui fait grincer des dents. Avec Ces féroces soldats, il propose un texte personnel dans lequel l’histoire familiale croise la grande Histoire. Pas d’humour, mais beaucoup d’émotion.

Joël Egloff s’adresse à son père mort à la deuxième personne du singulier. Il lui parle sans pour autant exclure le lecteur, bien au contraire. Comment en effet ne pas poursuivre la lecture quand on découvre le destin de ce père qui a eu le malheur de naître et de vivre en Moselle.

Ils en ont vu du pays, en trois guerres, les gens d’ici. Tout en restant chez eux. Français avant 1871. Allemands, ensuite, jusqu’en 19. Français, de nouveau, jusqu’en 40. Allemands jusqu’en 45. Français, enfin, pour de bon. Tout ça en l’espace d’une même vie pour certains. Ils en avaient le tournis.

C’est un pays où on voit défiler des soldats, dans un sens, dans un autre. Un pays de gens qui se sont inventé une langue à eux, mélange de français et d’allemand : le platt. Parce qu’ils sont Français pour les Allemands, Allemands pour les Français, des apatrides si attachés à leur terre.

Quand commence la Seconde Guerre mondiale, la troisième en moins de cent ans, le père de Joël Egloff n’a que treize ans. Il échappe donc à la conscription. Mais pas à l’exode, cet exode si particulier qui là-bas commence en septembre 1939. Dans son malheur, la famille a de la chance puisqu’elle part pour le sud de la France et sera logée, non pas dans un château comme elle la craint un moment, mais dans les dépendances de Monsieur le Comte. À n’en pas douter, les Boches vont se casser les dents sur la ligne Maginot et on rentrera au pays qui redeviendra français.

Sauf que le temps passe, celui de l’insouciance. Quand on rentre au pays, il est allemand. Et à l’automne 1943, l’ordre tombe :

… tu t’en vas à pied à la gare. Tu t’en vas, dans la brume, prendre le train pour Metz. Même si le mot t’est encore inconnu, à dater de ce jour et pour le restant de ta vie, comme cent trente mille autres, désormais tu es un « Malgré-nous ».

Il rentrera bien sûr et il aura un fils. C’est ce fils qui se charge de raconter ce qui il peut. Il s’aide de la mémoire et des archives familiales, fait de nombreuses recherches. En tant que lecteur, on apprend beaucoup. Mais lui, le fils, voudrait autre chose.

Je peux dire le nombre d’hommes et le nombre de chars, et leur répartition au sein des divisions. Je sais le nombre de blindés prévus et le nombre de blindés opérationnels au premier jour de la bataille. J’ai tous les relevés météo de tous les jours de la bataille sur toute la ligne de front. Je connais l’évolution de la situation heure par heure. Je pourrais tout raconter en mille pages. Pourtant, je ne sais rien sur toi, ou si peu de choses. Et tous les livres du monde ne répondront pas aux questions que je ne t’ai pas posées.

Aurait-il répondu ? Le silence est souvent le lot de ceux qui ont vécu le pire. Et sans doute cet homme l’a-t-il vécu en incorporant l’armée allemande dans un premier temps mais ensuite, la Waffen-SS. Il faisait donc partie de l’élite de l’armée nazie et il devait tuer ses compatriotes. Suit ensuite une période d’humiliation terrible en tant que prisonnier de guerre. Prisonnier des Alliés alors que l’Alsace-Moselle est redevenue française et qu’il n’y a plus qu’à rentrer chez soi…

Si Joël Egloff n’a pas eu recourt au romanesque pour écrire sur les Malgré-nous, c’est sans doute parce que ce qu’ils ont vécu est difficile à concevoir. Et très peu documenté. Alors que fictions, témoignages et essais abondent sur la Seconde Guerre mondiale, bien peu traitent de ces hommes contraints de se battre contre leur propre pays. Je ne connais pour ma part que Le voyage de Marcel Grob de Sébastien Goethals, une bande dessinée.

Joël Egloff lève un peu le voile à travers la figure paternelle. Il est aussi question de sa mère, enfant du village d’à côté qui a dû elle aussi fuir avec sa famille puis revenir vivre au village devenu allemand. Le vécu maternel donne un éclairage différent mais les transitions entre les deux histoires ne sont pas toujours claires.

Entre injustice, absurdité et émotion, Ces féroces soldats est à la fois témoignage et documentaire qui dévoile une autre facette du talent littéraire de Joël Egloff.

Joël Egloff sur Tête de lecture

 

Ces féroces soldats

Joël Egloff
Buchet-Chastel, 2024
ISBN : 978-2-283-03863-5 – 235 pages – 20,50 €

 

Sur le même thème :





26 responses to “Ces féroces soldats de Joël Egloff”

  1. bulledemanouec671473c7
  2. luocine
  3. Violette
      1. Violette
  4. je lis je blogue
  5. philippedesterb599461a21
  6. aifelle
  7. keisha41

Laisser un commentaire



Recevez des nouvelles de Tête de lecture par mail