Fauves de Mélissa Da Costa

Elle fait partie des cinq auteurs français et francophones les plus vendus, parait-il. Selon certains, c’est même elle qui vend le plus. Je n’ai lu aucun de ces gros vendeurs alors pourquoi ne pas l’essayer elle, histoire de savoir pourquoi je n’aime pas ? J’ai tenté d’ôter mes lunettes un peu snobs qui poussent à penser que puisque Mélissa Da Costa vend beaucoup de livres, ils sont certainement mauvais. Ce que je craignais surtout, c’était le feel good book. Mais avec Fauves, il ne s’agit pas de ça, vraiment pas.

Tony est un adolescent de 17 ans qui vient de rompre violemment avec un père violent, alcoolique et très con. Sa route croise celle d’un cirque itinérant et le voilà parti, fuyant son passé et essayant de tracer son propre chemin. Fasciné par les fauves, il s’imagine déjà dompteur. Mais le domptage est une école de patience mal faite pour un jeune homme qui ne souhaite que brûler les étapes pour arriver tout en haut, c’est-à-dire dominer.

Quelques aspects positifs pour commencer. Le premier est à mes yeux le sujet : le monde du cirque et ceux qui le font, très précisément décrits. Est-il nécessaire de dire que les gens du voyage, manouches, tziganes et autres noms d’oiseaux n’ont pas les faveurs des Français ? Alors choisir de nous plonger dans leurs roulottes est un pari audacieux, me semble-t-il. D’autant plus que les relations interpersonnelles à l’intérieur de ce groupe, le clan Pulco, ressemblent à peu près à celles des Mormons du 19e siècle : les femmes sont soumises, mariées à 15 ans, ne mangeant pas à la table des hommes. Elles n’ont même pas la possibilité de présenter un numéro. Si l’identification est impossible, on imagine bien à chaque page l’indignation des lectrices…

Autre point positif : le personnage principal est vraiment peu aimable. Tony a 17 ans, il vient de fuir un père qui souhaitait faire de son fils un homme, un vrai. Sa femme est partie en emmenant l’autre fils, la tarlouze, alors Tony, celui qui lui reste, il va le modeler à sa façon. Tony l’a longtemps admiré, aujourd’hui il lui en veut mais lui ressemble énormément. Vous voyez le tableau : l’identification est là aussi impossible pour la lectrice (l’essentiel du lectorat de Mélissa Da Costa) et le travail d’écriture intéressant.

D’autant plus que ce Tony est un menteur, prétentieux et ambitieux, dévoré par la colère. Il fuit en intégrant le cirque d’abord comme monteur de chapiteau. Il s’entend bien avec quelques jeunes du clan qui lui font facilement une place. Fasciné par les fauves, il se rapproche de Chavo, leur chef à tous qui est dompteur. Et aussi de sa femme, Sabrina, la seule rebelle du clan Pulco. Tony manigance pour devenir le favori de Pulco, pique la place d’un autre pour devenir garçon de cage et parvenir au sommet. Il veut briller, être dans la lumière, mais surtout dresser les fauves, les soumettre à son autorité. Ainsi deviendra-t-il célèbre et puissant. Bref, c’est un petit merdeux prêt à tout pour arriver au sommet.

On découvre peu à peu les blessures qui l’ont rendu à ce point violent et borné et on suit peu à peu son ascension vers son rêve de gloire.

Le problème majeur du roman est dans le « peu à peu » : mon dieu que c’est long ! 475 pages soit 15 heures d’audiolecture ! L’intégration de Tony dans le clan Pulco se fait très lentement. Les scènes se répètent faites de dialogues assez pénibles car mimant la pauvre oralité d’un gamin de 17 ans. C’est rapidement lassant. Heureusement que le lecteur de cet audio livre, Xavier Baur, a plus d’une voix à son actif et parvient à y insuffler un peu de vie.

Mélissa Da Costa démontre. Elle souhaite expliquer comment un jeune homme peut être à ce point violent. Elle jalonne donc son parcours de tout ce qui peut frustrer, décevoir, humilier. Le seul moyen pour Tony de se sortir du gouffre est donc de dominer. Dominer les animaux, surtout les plus dangereux, dominer les femmes, dominer les autres. Et quand on est faible et peu éduqué comme Tony, on use de force, de violence, mais aussi du mensonge et de la trahison. Pour trahir êtres humains et animaux.

Car le masculinisme qu’incarne Tony s’ancre ici dans la domination animale. On est dans les années 80, quand les cirques pouvaient encore présenter des animaux c’est-à-dire les maltraiter pour faire plaisir à quelques humains. Car combien de souffrance pour que des fauves sautent à travers des cerceaux de feu ? Il n’en est pas question ici car Mélissa Da Costa est soucieuse de préserver la communauté sur laquelle elle écrit. Chavo, le dompteur est partisan de la méthode douce et s’oppose à Tony qui utiliserait volontiers le fouet. Mais qui y croit ? Qui croit que pour contraindre lions et panthères, il n’est pas nécessaire de les faire souffrir ? Elle discrédite ainsi ce personnage de mentor.

Malgré quelques stéréotypes et beaucoup de longueurs, le roman de Mélissa Da Costa s’écoute facilement. On se demande si Tony va échapper à l’atavisme, si une autre voie est possible après un si mauvais départ dans la vie. Va-t-il parvenir à dompter Asia, la panthère nébuleuse, sans employer la violence ? On le voit prendre de nombreux mauvais chemins tout en se disant que peut-être qu’il existe une rédemption pour les (futurs) sales types dans son genre. Bref, on se prend au jeu et ce n’est déjà pas si mal…

 

Fauves

Mélissa Da Costa
Albin Michel, 2026
ISBN : 9782226483546 – 484 pages – 23,90 €

 

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39 réponses à « Fauves de Mélissa Da Costa »

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