
On ne sait ni où ni quand se déroule Madame Hayat de Ahmet Altan. On s’en doute puisque l’auteur est « un des journalistes les plus renommés de Turquie » nous dit la quatrième de couverture. Il a été trois fois condamné à perpétuité pour avoir « fait passer un message subliminal de coup d’État » lors d’un débat télévisé diffusé la veille du putsch manqué contre le président Erdogan en juillet 2016. Ça pourrait presque être ridiculement drôle s’il n’était resté arbitrairement en prison de 2016 à 2021… C’est en prison que Ahmet Altan a écrit ce roman, interdit de parution en Turquie.
Fazil quitte sa famille pour intégrer une université dans laquelle il entame un cursus littéraire. Il vit désormais pauvrement car son père a fait subitement faillite et est mort. Il prend une chambre dans une rue de la soif très animée la nuit qui n’est pas sans ressembler au 28 Barbary Lane tant ses habitants sont originaux. Pour gagner un peu d’argent, il fait de la figuration pour des shows télévisés. Dans des caves, de grosses dames dansent en tenues sexy, les caméras tournent et les spectateurs applaudissent. C’est un peu surréaliste.
C’est là que Fazil rencontre celle qui restera tout le long du roman Madame Hayat, une femme très séduisante qui pourrait être sa mère. Sensuelle sans être provocante. Est-elle riche ? Veuve ? Fazil ne sait rien d’elle mais tombe sous son charme. S’ensuit une belle histoire de corps et de sensualité.
Avec elle je découvrais le suprême bonheur d’être un homme, un mâle, j’apprenais à nager dans le cratère d’un volcan qui embaumait le lys. C’était un infini safari du plaisir. Elle m’enveloppait de sa chaleur et de sa volupté pour m’emporter au loin, vers des lieux inconnus, chacun de ses gestes tendres était comme une révélation sensuelle. Elle m’enseignait que les voies du plaisir sont innombrables.
Madame Hayat ne semble vivre que pour le plaisir. C’est une femme libre car, dit-elle, elle n’a pas peur. Peur de quoi ? De tous ces gens qui désormais se promènent dans les rues et bastonnent ceux qui ne leur plaisent pas. De la police qui arrête sommairement les citoyens qu’elle soupçonne de tout et n’importe quoi.
On aurait dit que nous étions coincés dans la paume d’un géant qui pouvait nous écraser quand il le voulait, d’un seul geste, en refermant la main. Encore sous le choc, nous étions en train de comprendre que faire ce que nous avions toujours fait pouvait désormais nous valoir une condamnation, qu’il suffisait d’une blague, d’un bon mot, d’une seule phrase, pour que la police déboule à l’aube et nous embarque.
Le jeune homme se lie aussi avec Sila, étudiante en lettres comme lui et comme lui devenue pauvre du jour au lendemain. Ils parlent littérature et grands écrivains alors que Madame Hayat n’a jamais ouvert un livre. Fazil profite des deux femmes, cachant à l’une l’existence de l’autre. Comment en effet pourrait-il avoir envie de cesser cette tromperie où il a tout à gagner ? Il est bien un peu taraudé par le scrupule parfois, mais si peu. Il n’a promis fidélité ni à l’une, ni à l’autre… Fazil jouit dans tous les sens du terme de cette parenthèse amoureuse et sexuelle dans une ville au bord du précipice. La meilleure solution serait cependant de quitter le pays.
Madame Hayat est un beau texte sur l’éducation sensuelle d’un jeune homme dans un pays où s’installe la dictature. Il se dépouille peu à peu de son insouciance tout en apprenant à résister intellectuellement. L’une et l’autre femme lui donnent de l’assurance mais la pression policière se fait si forte qu’il ne peut plus l’emporter. Lui qui veut tout de la vie au point de ne pouvoir choisir entre deux femmes va devoir décider de son avenir. Il semble incapable de le faire par lui-même, sans cesse en attente, inquiet, faible.
Dans la tourmente qu’est devenu le pays, l’idylle avec Madame Hayat est donc une délicieuse parenthèse de bonheur, ce que ni la police ni le gouvernement ne pourront effacer. L’amour doit se vivre vite et intensément car tout peut disparaître du jour au lendemain. C’est sans doute ce que pense Madame Hayat, même si le lecteur en est réduit au suppositions puisqu’il la voit à travers les yeux de son jeune amant qui ne la comprend guère puisqu’il ne fait que la fantasmer. Alors qu’elle est la plus âgée des deux femmes de Fazil, elle semble avoir acquis une insouciance qui fait défaut à Sila la sérieuse. Elle est libre car ne tient à rien, ne dépend de personne.
Est-elle pour autant aveugle à la situation du pays ? Non. Pourtant, il serait facile de ne rien voir car la dictature s’installe progressivement, acceptation après acceptation. Peu à peu, les rues se vident, peu à peu, les opposants disparaissent.
Le roman s’achève presque sur ces mots :
Écrire me donne la sensation de posseder une force capable de réinventer le temps et l’espace, l’impression d’être doué d’une liberté infinie.
L’écrivain libre malgré les barreaux n’est donc pas un mythe.
Des avis enthousiastes chez Book’ing et Sur la route de Jostein.
Madame Hayat
Ahmet Altan traduit du turc par Julien Lapeyre de Cabanes
Actes Sud (Lettres turques), 2021
ISBN : 978-2-330-15453-0 – 267 pages – 22 €
Hayat Hanım, pas de parution en langue originale
Laisser un commentaire