Partager la publication « L’été où maman a eu les yeux verts de Tatiana Tibuleac »

L’été où maman a eu les yeux verts est un roman aussi troublant que percutant. Inconfortable aussi. Je n’ai aucune connaissance des auteurs moldaves mais cette première expérience avec Tatiana Tibuleac laisse augurer du meilleur en matière de littérature tourmentée.
Les mots d’Aleksy, le narrateur, sont d’entrée autant de coups de poing. Il est, on le devine, enfant et déteste sa mère.
Ce matin-là, alors que je la haïssais plus que jamais maman venait d’avoir trente neuf ans. Elle était petite et grosse, bête et laide. C’était la maman la plus inutile de toutes celles qui ont jamais existé.
Aleksy n’a pas de mots assez durs pour dire son mépris de sa mère, sa honte d’être son fils. Bien sûr, le lecteur s’interroge : pourquoi tant de haine ? Il ne l’exprime pas clairement, c’est au lecteur de démêler l’écheveau conflictuel de cette famille de Polonais exilés en Angleterre. J’apprécie beaucoup ces textes où rien n’est explicite.
Le discours d’Aleksy se partage entre ses souvenirs d’enfance et ceux de l’âge adulte. Je ne vous en dirai pas trop pour que comme moi, vous ayez le plaisir de comprendre petit à petit qui il est devenu. Disons, ça n’est pas longtemps un secret, qu’il a de gros problèmes psychologiques. Il les doit à ses parents dysfonctionnels (pour faire court…) mais aussi à la mort de Mika, sa sœur adorée.
Alors qu’il est un grand adolescent, sa mère lui demande de l’accompagner pour un séjour estival en France dans une maison de location. Ils y vivront rien que tous les deux. Elle lui promet une voiture et il accepte alors qu’il a toujours la rage au ventre. C’est dans cette maison qu’il va pourtant découvrir que sa mère est atteinte d’un cancer en phase terminale et qu’elle est venue mourir là.
… elle voulait un été. Un dernier été, pour qu’elle le vive, de la même façon, comme un cancer enragé. Un été où elle mourrait en vivant jusqu’au bout.
Sans doute voudrait-il la comprendre mais il est lui-même saisi de crises de démence qui entravent sa perception de la réalité. Il sympathise pourtant avec les habitants qui trouvent décidément ces Anglais très bizarres…
Le style de Tatiana Tibuleac est original car il met en avant la folie du narrateur qui exprime sa haine de sa mère mais il laisse aussi entrevoir le travail de compréhension qui s’opère. Petit à petit, à force d’indices, le lecteur comprend la mort de la sœur, les relations avec le père, la grand-mère maternelle qui compte aussi beaucoup et surtout l’homme qu’il est devenu. On ne peut pas dire qu’il soit guéri mais il écrit, entre autres, poussé par son psychiatre.
Le séjour d’Aleksy et sa mère est très poignant car il dévoile avec beaucoup de pudeur des relations complexes et une rencontre qui se fait trop tard. Le fils a longtemps cherché l’amour de sa mère avant de la détester. Il se défait à présent couche après couche de sa haine en découvrant la fragilité maternelle. Il dépose sa rage pour prendre soin de la malade. Entre eux, une certaine complicité naît.
Je sentais que j’étais arrivé au bout de mes forces, j’avais besoin d’y voir clair. Le problème n’était pas que je voulais la voir morte – je crois d’ailleurs que c’était la première fois de toutes ces années que justement je ne le voulais plus – mais que je ne pouvais plus supporter tant de souffrance. Et c’est moi qui le disais, le gosse qui avait grandi privé d’amour toute sa vie.
Pour autant, Aleksy n’exprime pas ses sentiments, c’est ce qui est particulièrement puissant dans l’écriture de cette romancière. La folie l’a dépouillé de tout moyen d’exprimer son amour, tout comme sa mère. Il comprend qu’elle n’a pas été la mère qu’il aurait voulu car elle ne le pouvait pas. Qu’elle a elle aussi été dévastée par la mort de sa fille.
Je t’ai aimé, Aleksy, je t’ai aimé comme j’ai pu.
Le comprendre lui permet de pardonner mais pas de se reconstruire car les dégâts sont là : la folie est installée.
Page après page, le lecteur voyage dans la folie d’Aleksi et reconstitue le puzzle de cette famille éparpillée, brisée par le chagrin, la violence et la folie.
Un entretien avec Tatiana Tibuleac.
L’été où maman a eu les yeux verts
Tatiana Tibuleac traduite du roumain par Philippe Loubière
Editions des Syrtes, 2018
ISBN : 978-2-940523-71-9 – 167 pages – 15 €
Vara în carre mama a avut occhi verzi, parution originale : 2017
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