Moi qui n’ai pas connu les hommes de Jacqueline Harpman

Quarante femmes vivent enfermées dans une cave sans jamais en sortir. Elles peuvent se parler mais pas se toucher, c’est interdit. Parmi elles se trouve « la petite », la plus jeune. Elle est la narratrice de Moi qui n’ai pas connu les hommes de Jacqueline Harpman.

Trois gardiens surveillent les femmes, pas toujours les mêmes, et les nourrissent. Ils ne leur adressent jamais la parole. La lumière artificielle est constamment allumée si bien qu’il est impossible de mesurer le passage du temps. Depuis combien d’années sont-elles enfermées et surtout, pourquoi ? Si certaines ont des bribes de souvenirs de leur vie passée, aucune ne se souvient du moment où tout a basculé, où elles ont été enlevées et emprisonnées dans la cave. La petite encore moins que les autres. Elle ne connaît du monde extérieur que ce que les femmes lui racontent.

C’est grâce à la petite qui passe de l’enfance à l’adolescence que les femmes mesurent approximativement le temps qui passe : huit ans, dix ans ? La petite commence à compter les battements de son coeur pour mesurer le temps. Mais à quoi bon puisqu’il s’écoule de façon immuable sans que jamais rien ne change ? Sans que personne ne répondre à leurs questions : pourquoi sont-elles enfermées ? Par qui ? Pourquoi les garde-t-on en vie ? Où sont les hommes ?

Un jour pourtant tout bascule… Car une alarme retentit alors que les gardiens apportent à manger. Ils disparaissent aussitôt, laissant la porte de la cave ouverte. C’est la chance inouïe du groupe de femmes qui peuvent enfin sortir de prison. Où sont-elles ? Sur une autre planète ? Que s’est-il passé ? Pourquoi ont-elles été enfermées ? Où est le reste de l’humanité ? Que faut-il faire à présent ?

Autant de questions que le lecteur se pose aussi bien sûr. Et qui ne trouveront pas toutes des réponses… malheureusement. Car Jacqueline Harpman crée une attente qu’elle décide de ne pas combler. C’est très frustrant mais pousse à s’interroger sur la signification d’un tel choix narratif. Jacqueline Harpman était psychanalyste, la portée symbolique de son roman ne fait donc pas de doute.

SPOILERS

D’ailleurs Moi qui n’ai pas connu les hommes ressemble plutôt à une fable sombre qu’à un roman. Après leur sortie de la cave, les femmes vont errer dans un monde inconnu. Elles vont découvrir d’autres caves comme la leur où les prisonniers n’ont pas eu leur chance : ils n’ont pas pu sortir. Quarante prisonniers à chaque fois, que des hommes ou que des femmes, et plus aucune trace des gardiens. Sans cesse les femmes avancent espérant trouver si ce n’est une forme de vie au moins une explication à leur situation. L’une après l’autre, elles meurent.

J’ai vaguement entendu parler de féminisme à propos de ce texte. À mes yeux, il en est presque l’antithèse. Car certes les femmes se débrouillent en sortant de leur prison. Certes elles font société : elles s’organisent et vivent ensemble. Mais sans les hommes, c’est tout simplement la mort de l’humanité. Elles vivent symboliquement dans un paysage dénué de vie (peu de végétation, pas d’animaux) et n’ont absolument aucun avenir. Sans perpétuation de la vie, il n’y a qu’à mourir. Les femmes se sont donc libérées de leur geôliers masculins uniquement pour mener une vie d’errance stérile jusqu’à la mort. Mais vivre emprisonnée et dominée toute sa vie, est-ce une vie ?

FIN DES SPOILERS

Moi qui n’ai pas connu les hommes est un livre très ouvert puisqu’il ne répond pas aux questions qu’il soulève et qui peut être interprété de multiples façons, jamais optimistes cependant. Car ces femmes ne vivent pas ensemble, elles survivent en attendant la mort. Et de vivre à survivre, il y a un monde qui ne peut pas être un éternel présent comme celui de ces femmes.

Jacqueline Harpman sur Tête de lecture

 

Moi qui n’ai pas connu les hommes

Jacqueline Harpman
Stock, 1995
ISBN : 9782234045040 – 266 pages – 110 Fr

 

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34 réponses à « Moi qui n’ai pas connu les hommes de Jacqueline Harpman »

  1. aifelle
  2. keisha41
  3. philippedesterb599461a21
  4. luocine

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