La tache de Philip Roth

Amis lecteurs, si vous souhaitez lire La tache de Philip Roth dans les meilleures conditions, je vous conseille de ne pas lire cette chronique qui révèle un secret. Cette révélation survient assez tôt dans le roman, mais tout de même : le dévoilement du secret est si habilement organisé, qu’il serait dommage de ne pas apprécier pleinement la maîtrise narrative de Philip Roth.

Ma lecture de La tache de Philip Roth a plutôt mal commencé. Imaginez : deux vieux mâles américains, vaguement amis, se racontent leur vie sexuelle. Enfin l’un des deux, Nathan Zuckerman, 65 ans, incontinent et impuissant, écoute l’autre, Coleman Silk, 71 ans, lui raconter qu’il prend du viagra pour entretenir une liaison avec une femme de 34 ans. Coleman Silk est un professeur d’université récemment mis au pilori pour avoir employé le mot « zombie » pour désigner deux étudiants si souvent absents qu’il ne les a jamais vus à son cours. Manque de chance, ces deux étudiants sont noirs. La vindicte populaire lui tombe dessus, même sans réseaux sociaux puisque nous sommes en 1998. L’année n’est pas anodine, c’est celle du scandale Monica Lewinsky, la maîtresse et secrétaire de Bill Clinton, président des États-Unis.

En Amérique en général, ce fut l’été du marathon de la tartuferie : le spectre du terrorisme, qui avait remplacé celui du communisme, comme menace majeure pour la sécurité du pays, laissait la place au spectre de la turlute.

Je n’était pas prête à lire des centaines de pages sur la sexualité des Américains et leur puritanisme corseté. Ni sur les frustrations de deux mâles blancs dominants. Heureusement, j’ai poursuivi ma lecture.

Car Coleman Silk n’est pas celui qu’on croit. Coleman Silk n’est pas un vieux juif blanc mais un Noir qui depuis son adolescence s’est fait passer pour blanc. Voilà qui change la donne, n’est-ce pas ? Tout ce qu’on a appris de Silk (homme blanc, juif, fils unique…) vole en éclats dans une habile construction de la révélation. Le lecteur tout à coup veut relire les pages précédentes pour être certain d’avoir tout compris…

Philip Roth raconte l’enfance de Coleman au sein de sa famille, ses parents, l’éducation reçue… Puis sa décision de sortir de la communauté à laquelle il appartient en devenant boxeur, un boxeur blanc. Puis en s’engageant dans les Marines toujours en tant que Blanc. Avant les droits civiques pour Coleman, renier ses racines est la seule façon d’échapper au destin de Noir américain. Le récit puissant de Philip Roth nous fait très bien comprendre ce choix qui l’emmène jusqu’au rejet le plus cruel au moment de se marier.

Philip Roth raconte aussi la vie de Lester, l’ex-mari de Faunia Farley, la jeune maîtresse de Coleman. D’après le récit de Coleman, Lester est un salaud de plus qui bat sa femme et la terrorise. Mais quand Roth fait le récit de sa vie, le point de vue change. Lester a été détruit par la guerre du Vietnam. Ce qui n’excuse en rien sa violence mais l’explique. Dans une scène magistrale, il se rend dans un restaurant asiatique avec d’autres vétérans pour tenter de maîtriser ses pulsions à la vue d’un humain aux yeux bridés. Sous la plume de Philip Roth, cette scène est d’une puissance évocatrice incroyable. Elle permet au lecteur de comprendre toute la douleur d’un homme et son impossible survie après le traumatisme.

Et il en va ainsi de tous les personnages de La tache. Quand ils sont racontés par d’autres, on les juge, on les condamne. Mais quand on découvre leur vie et ce qui a motivé leurs actes, tout devient beaucoup plus complexe. Et il est dès lors impossible de porter un jugement. Delphine Roux par exemple, est directrice du département de lettres à l’université, engagée par Coleman lui-même au temps où il était doyen. Elle va s’acharner sur lui à propos de l’affaire des zombies. On voue aux gémonies cette petite arriviste, mais quand le récit se focalise sur elle, il en va tout autrement.

Le personnage central, outre Coleman, est sans doute Faunia Farley. La jeune maîtresse de Coleman est femme de ménage donc forcément manipulée par le vieux dégueulasse qui l’a séduite grâce à son aura et sa fonction. Elle est forcément victime du vieux mâle blanc. Mais non : Faunia a choisi, Faunia est libre. Tout est beaucoup plus complexe. Les Américains de Philip Roth ne peuvent concevoir qu’une femme de ménage choisisse un vieux professeur d’université de son plein gré. Ni qu’elle vive avec lui une belle et libre histoire. C’est la prendre ouvertement pour une idiote. Tout se passe en 1998 et je pense qu’en 2025 alors que les relations hommes/femmes se sont complexifiées, ce serait bien pire.

Pour dénoncer la relation entre Coleman Silk et Faunia Farley, Delphine Roux écrit une lettre anonyme qui commence par ces mots, qui reviennent à plusieurs reprises dans le roman : « il est de notoriété publique que… ». Philip Roth souligne qu’il n’y a rien de pire que la notoriété publique, que ce qu’on croit savoir sur les uns et les autres.

Ce que nous savons, c’est que personne ne sait rien. On ne peut rien savoir. Même les choses que l’on sait, on ne les sait pas. Les intentions, les mobiles, la logique interne, le sens des actes ? C’est stupéfiant ce que nous ne savons pas. Et plus stupéfiant encore ce qui passe pour savoir.

La vérité des êtres, c’est ce qu’on ne peut pas savoir et c’est ce que tente de dévoiler La tache de Philip Roth. L’autre est un mystère qu’on essaie de cerner en vain. Et qu’on juge toujours trop hâtivement. Car rien ne peut rendre compte de la complexité d’un parcours, d’un vécu, d’une histoire. Tout est légitime du point de vue de celui ou celle qui le vit. Parce que c’est sa vie, un enchaînement de faits, d’émotions, de volontés, d’abandons.

La tache est un beau roman, lise-le !

Philip Roth sur Tête de lecture

 

La tache

Philip Roth traduit de l’anglais (américain) par Josée Kamoun
Gallimard, 2002
ISBN : 9782070759071 – 448 pages – 25 €

The Human Stain, parution originale : 2000

 

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50 responses to “La tache de Philip Roth”

  1. nathalie
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