Tous ceux qui tombent de Jérémie Foa

À mes yeux, la Saint-Barthélemy est un des pires événements de notre histoire. La pire des guerres, la guerre civile, mais aussi guerre de religion : des chrétiens contre des chrétiens, s’égorgeant au nom du Christ. La Saint-Barthélemy, c’est aussi l’hyper-violence qui surgit tout à coup, un voisin qui se transforme en bourreau sanguinaire. C’est la Seine, charriant des milliers de cadavres : vision d’apocalypse. Bref ce 24 août 1572, c’est un jour hors du temps, difficile à comprendre. Tous ceux qui tombent de Jérémie Foa permet de mettre des « visages » sur les massacreurs et les massacrés.

L’historien Jérémie Foa aime la paperasse, la très vieille paperasse. Celle qui nécessite un bon niveau en paléographie. Il se rend au CARAN à Paris et dans les actes notariés du dernier quart du XVIe siècle cherche des noms, des mots. Des inventaires après décès, des plaintes mais aussi ailleurs, des registres d’incarcération. Et il trouve bien sûr, parce qu’il est très patient, comme tout bon historien.

Les trois noms qui reviennent sont ceux de Thomas Croizier, Claude Chenet et Nicolas Pezou. Ce sont les plus grands massacreurs de la Saint-Barthélemy parisienne. Des dizaines et des dizaines de morts et de la pire des façons : égorgés, éventrés, décapités… Ce sont pourtant de bons catholiques qui vont à la messe tous les dimanches et jeûnent en Carême. Ce sont de bons bourgeois qui travaillent dans le quartier. C’est même pour ça qu’ils vont être si efficaces au jour dit. Ils ont des pouvoirs de police, ils ont déjà arrêté des huguenots, notamment au cours des épisodes précédents de guerres de religion. Ils ont établi des listes.

Jérémie Foa explique que la Saint-Barthélemy est une explosion de violence longuement préparée.

La Saint-Barthélemy est l’aboutissement d’un spectacle qu’on répétait sans savoir qu’il se jouerait, mais dans l’espoir qu’il se donnerait. Le savoir-faire des tueurs n’a pas surgi sur un coup de tête, dans la chaleur d’une nuit d’été. Il y a continuité entre pratiques ordinaires et gestes de violence.

Les catholiques détestent les protestants depuis déjà des décennies. On les connaît, on sait où ils habitent, ce qu’ils possèdent, combien ils ont d’enfants. Une fois qu’ils auront tué tout le monde, femmes et enfants compris, les massacreurs iront piller les maisons de façon tout à fait officielle. Ils seront récompensés par le pouvoir royal pour leur efficacité. Même si certains meurtres ne sont rien d’autre que des vengeances personnelles.

On sait aujourd’hui, malgré le charme certain de la légende noire, que Marie de Medicis n’a pas commandé le massacre de tous les protestants de Paris. Les chefs seulement, ça devait suffire à calmer les hérétiques. Elle n’a pas prévu le déchaînement, le goût du sang, le poids de la haine accumulée. Grâce à Tous ceux qui tombent, on comprend un peu mieux ces mécanismes, leurs engrenages. On entrevoit pourquoi le massacre s’est transporté ailleurs les deux mois suivants, à Toulouse, à Rouen… On comprend mais ça reste effrayant. Car Jérémie Foa insiste sur la proximité des victimes et de leurs bourreaux.

Cette proximité, il la crée aussi avec son lecteur. Car il explique ses recherches, les difficultés qu’il éprouve pour mettre la main sur certains documents, pour en lire d’autres mal conservés. Il transcrit dans le livre des actes notariés, dans le français du XVIe siècle : on comprend la difficulté de la tâche. C’est l’Histoire en train de se construire, la réflexion en marche.

Cet essai est donc un élément nouveau pour comprendre comment le massacre a pu se perpétrer si largement, avec tant de méthode. Mais ce qui reste incompréhensible à mes yeux c’est d’en arriver à tel point de haine et de violence au nom de Jésus. Jérémie Foa fait appel à des historiens d’autres génocides, d’autres guerres saintes. Il évoque d’autres jaillissements de violence et le monde n’en manque pas. Mais quand même… Je ne suis pas croyante mais Jésus est un type qui me plaît bien. L’amour, la fraternité et la paix prônés par lui et sa bande, avant saint Paul, ça me plaît. Il a fallu que leurs mots deviennent religion, pouvoir et fanatisme pour en arriver à la Saint-Barthélemy. L’Eglise au XVIe siècle, c’est l’intolérance absolue. Quel échec… j’espère pour lui qu’il ne voit pas ce qu’il a fait.

Dans cette vidéo Jérémie Foa explique le contexte et sa démarche.

 

Tous ceux qui tombent. Visages du massacre de la Saint-Barthélemy

Jérémie Foa
La Découverte, 2021
ISBN : 978-2-348-08471-3 – 373 pages – 19 €

 

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32 responses to “Tous ceux qui tombent de Jérémie Foa”

  1. nathalie
  2. luocine
  3. keisha41

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