
Mille femmes blanches, c’est l’histoire de quelques Américaines, bien moins de mille, qui à la fin du XIXe siècle vont vivre un incroyable destin. En effet, le président Ulysses Grant accepte la proposition du chef Little Wolf : échanger mille femmes blanches contre mille chevaux pour que ces Américaines donnent aux Sauvages des enfants qui favoriseront les relations entre Blancs et Indiens. May Dodd est une des quelques dizaines de femmes qui partiront pour l’Ouest.
Bien sûr, les femmes livrées en pâture aux sauvages ne sont pas de bonnes et vertueuses puritaines. Non, celles qui s’engagent le font en échange de la liberté et d’une vie forcément meilleure car elles étaient prostituées, abandonnées, enfermées dans des asiles comme May. Cette dernière a en effet été déclarée folle sur demande de sa propre famille car elle a donné deux enfants à un homme hors mariage : délurée, voire vicieuse, les siens ont préféré la séparer de ses enfants et l’interner. C’est donc avec une grande lucidité que la jeune femme raconte son périple dans ses carnets, qu’elle tiendra jusqu’à sa mort.
La première partie des carnets de May en dit déjà beaucoup sur sa vie et sur la mentalité américaine de l’époque : une femme qui vit avec un homme hors mariage et lui donne des enfants est une délurée, elle mérite l’asile. May raconte les terribles conditions de vie en institution psychiatrique où les femmes sont attachées, laissées à l’abandon, violées. On imagine donc bien que, au grand étonnement de tous les bien-pensants, ces femmes-là se soient en masse portées volontaires pour le grand Ouest : les conditions de vie ne peuvent pas être pires, même chez les Sauvages.
Car c’est bien ainsi qu’elles considèrent leurs futurs maris avant de les connaître : des hommes frustres, proches de l’animalité puisque pas civilisés. C’est bien entendu tout autre chose qu’elles vont découvrir et les plus opposées aux Indiens, celles qui n’ont accepté l’aventure que pour être libres au bout de deux ans, s’adapteront puis adopteront ce nouveau mode de vie.
Quand le pays reviendra sur les promesses faites aux Cheyennes, quand on découvrira que les terres octroyées légalement regorgent d’or, elles seront là pour tenter de les raisonner, pour les amener, par la manière douce à rejoindre les réserves. Mais celles-ci signifient prison pour ce peuple libre et fier.
Ce roman est tellement beau qu’on voudrait qu’il raconte une histoire vraie. De fait, elle l’est presque tant elle s’intègre parfaitement aux événements historiques qui l’encadrent mais surtout parce que le lecteur vit aux côtés de May, devenue la femme de Little Wolf comme si elle avait vraiment existé. Elle raconte avec sincérité son amour pour le père de ses enfants, puis la passion impossible qui s’éveille en elle quand elle rencontre le capitaine Bourke, chargé d’escorter les femmes jusqu’à leurs maris. La fierté des Indiens, leur hospitalité, leur rapport à la nature, leur nonchalance aussi, tout y est, jusqu’à la présence malsaine de l’alcool.
Pour autant rien ne semble stéréotypé, il n’y a pas d’imagerie dans ce roman mais une réelle attention portée aux êtres et à la nature. Toutes ces femmes deviennent tout à coup vivantes, on les imagine très bien, chacune avec leur caractère, leur passé, leurs espoirs.
On en apprend pas forcément plus sur la vie des Indiens, ce n’est pas un roman ethnologique comme pourrait l’être Comme des ombres sur la terre de James Welch. C’est plus un portrait de femme à travers une époque et une situation bien particulière, et le récit d’un échec, vu de l’intérieur par «les vainqueurs», même si May Dodd ne gagne absolument rien. Pas plus que les États-Unis d’ailleurs.
Aujourd’hui 12 octobre, c’est la Journée internationale de solidarité avec les peuples indiens des Amériques.
Mille femmes blanches
Jim Fergus traduit de l’anglais par Jean-Luc Piningre
Pocket, 2011
ISBN : 978-2-266-21746-0 – 498 pages- 7.40€
One Thousand White Women, parution aux Etats-Unis : 1998
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