Summer de Monica Sabolo

Un jour d’été au cours d’un pique-nique au bord du lac Léman, Summer disparaît. Elle a dix-neuf ans. C’est Benjamin, son frère alors âgé de quatorze ans qui raconte l’histoire de cette disparition. Vingt-quatre ans plus tard, il n’a toujours pas réussi à surmonter ce traumatisme et se confie deux fois par semaine au docteur Traub.

Benjamin adorait sa sœur aînée, comme tout le monde d’ailleurs. Car Summer est une beauté blonde, solaire et radieuse. Elle est la plus belle réussite de ses parents, un couple magnifique auquel tout sourit. Ils ont de l’argent, une belle maison à Genève où les fêtes se succèdent, ils sont beaux, ils s’aiment. Le père avocat défend des hommes politiques et des évadés fiscaux, sa personnalité tape-à-l’oeil et sa verve font de lui un charmeur bien entouré.

Et bien sûr, ils ont une fille magnifique. Si seulement il n’y avait pas cette ombre au tableau, le petit Benjamin si terne et qui leur ressemble si peu.

Summer n’est pas le récit de la disparition d’une jeune fille mais celui d’un jeune homme à la dérive qui a lui aussi en quelque sorte disparu de sa vie quand sa sœur s’est volatilisée. Benjamin adore cette famille à laquelle il ne semble pas appartenir. Il est le vilain petit canard, et quand Summer disparaît, il est tout ce qui leur reste. Le jeune adolescent se laisse complètement aller, expérimente des drogues, erre dans la vie à la recherche improbable d’une réponse : pourquoi Summer a-t-elle disparu ?

Classique ? Perdre sa soeur, dans un souffle ? Elle sourit, elle court, au milieu des herbes plus grandes qu’elles, et puis, c’est fini, elle n’est pas morte, ou peut-être, on ne sait pas, plus personne ne se pose la question, personne n’a métabolisé, c’est juste arrivé, ou peut-être était-ce un rêve, elle a simplement disparu, derrière un arbre, et puis, plus rien, pendant vingt-quatre ans et treize jours, quelque part, dans le vent, dans les arbres, dans l’eau. Ou ailleurs ?

J’ai été charmée dès les premières pages par l’écriture envoûtante de Monica Sabolo. Elle saisit le lecteur pour ne plus le lâcher, marchant sur le fil ténu d’une personnalité ravagée par le chagrin. Benjamin se détruit au fil des pages et dans son récit petit à petit, le lecteur comprend ce que lui enfant n’a pas saisi. Certaines scènes d’enfance auxquelles Benjamin a assité sans les comprendre s’éclaireront à la fin, quand il aura toutes les réponses (et le lecteur avec lui).

J’ai aimé la façon dont progressivement, les descriptions de la famille Wassner évoluent. Au départ, les fêtes sont lumineuses et joyeuses. Puis petit à petit, le regard de Benjamin change :

Dans le monde de mes parents, le vernis social et la politesse étouffent les émotions, comme des insectes dans un bocal en verre.

Le couple vit dans l’apparence et le clinquant. Le père est un rapace, un mâle dominant ; Summer sert de faire-valoir à la mère tant qu’on les prend pour des sœurs. Jusqu’à ce que quelque chose change…

Les descriptions de Monica Sabolo sont à la fois oniriques et réalistes : elles donnent à voir les tourments de Benjamin, un être né pour le malheur, un être souffrant seul dans le désamour des siens. Celles du lac développent une fantasmagorie effrayante qui alimente le cauchemar de l’adolescent puis du jeune homme.

Quelquefois, Summer est là, immobile, juste sous la surface. Ses yeux sont grands ouverts. Elle essaie de dire quelque chose, ou alors de respirer. Ses cheveux bougent dans le courant, ils semblent vivants. Je tends la main, mes doigts effleurent la surface. Mais ce n’est pas elle, ce sont les algues qui ont dessiné un corps. Ou quelquefois, c’est un animal, sombre, rapide, qui rampe sous l’eau, entre les pierres. Pourtant, je sais qu’elle vit là-bas.

La romancière a le don des descriptions floues, qui jouent sur des comparaisons poétiques. Il y a une part de rêve et donc d’incertain, même dans les descriptions les plus communes.

Je lève les yeux vers le comptoir, tout au fond, et aussitôt, elle apparaît, sortant de la pièce du fond. Elle porte une blouse blanche ouverte sur une robe légère et tient quelque chose dans sa main, une boîte de médicaments, ou un morceau d’ivoire, un petit objet précieux en os, serré entre ses doigts. Ses cheveux sont attachés, il y a quelque chose d’épuisé dans son visage. Elle n’est plus une jeune fille, et pourtant, les mèches qui s’échappent de l’élastique lui donnent l’air d’une étudiante qui se serait habillée à la hâte après une nuit dans le lit d’un garçon dont elle n’aurait pas retenu le prénom.

Le probable enlèvement d’une jeune fille installe un certain suspens qui n’est pas le sujet du roman mais un de ses nombreux intérêts, une des raisons pour lesquelles les pages se tournent avec toujours plus de tension et d’inquiétude. Benjamin ne fait pas le récit d’une enquête dont il se tient éloigné, juste celui de sa souffrance et de sa mise à l’écart du monde. Le malheureux est incapable de construire quoi que ce soit.

J’ai été totalement happée par cette écriture, plus encore que par l’histoire qui est cependant très bien menée. J’aime comment par touches l’ambiance familiale devient de plus en plus noire, comment de la famille rêvée on en arrive à la famille toxique. C’est subtil, répétitif jusqu’à l’obsession parfois, comme le malheur qui ne cesse de revenir en boucle sous le charmant visage d’une jeune fille blonde qui s’éloigne dans les fougères.

 

Summer

Monica Sabolo
Lattès, 2017
ISBN : 9782709659826 – 320 pages – 19 €

 

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23 réflexions sur “Summer de Monica Sabolo

    1. Ce que j’ai lu à propos de son dernier livre me tente moins. Par contre, je pense lire les précédents pour avoir le plaisir de me plonger à nouveau dans cette écriture.

  1. Je me suis ennuyée à cette lecture . Je n’ai absolument pas accroché à cette histoire. Tu me l’as remis en mémoire tu as eu tant de plaisir à le lire que je me dis que je l’ai peut-être jugé trop sévèrement.

    1. Il y a de ça mais plutôt pour une raison que je ne peux dévoiler ici. Par contre, je viens de terminer La petite communiste qui ne souriait jamais et j’y vois bien des liens avec le romans de Oates dans la manipulation de l’enfance.

  2. J’avais adoré Tout cela n’a rien à voir avec moi, dont le thème n’était pourtant pas pour me séduire au départ, et depuis, je ne suis pas revenue à cette auteure, mais il est temps ! Ton billet a ravivé mon envie de renouer avec son univers en tout cas.

  3. J’ai découvert, avec la rentrée littéraire Monica Sabolo dont je n’avais jamais entendu parler. LA vie clandestine m’a beaucoup plu et je note celui-là ! Merci pour les citations, ça donne une idée du style…

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