
L’oeil implacable qui vous regarde en couverture est celui d’un éléphant. Celui du Fossoyeur. C’est le nom que les locaux ont donné au vieux mâle qui dévaste les rizières et à l’occasion, écrase un ou deux villageois, endeuillant les familles. Car D’ivoire et de sang est un roman intelligent qui prend la peine d’envisager l’existence des éléphants aujourd’hui en Inde depuis plusieurs points de vue.
Trois fils narratifs permettent au lecteur de comprendre les diverses problématiques liées à la sauvegarde des éléphants. Le premier, très original, est celui qui donne la parole à l’éléphant. C’est un récit à la troisième personne qui permet aussi de rendre compte des différents maîtres du Fossoyeur. Mais il permet aussi et avant tout de se mettre du côté de l’animal, d’envisager la mort de sa mère alors qu’il n’est qu’un éléphanteau, ou les tortures qu’on lui inflige pour le dresser, avec ses yeux à lui. Une tentative littéraire qui devrait enthousiasmer Eric Baratay, historien des animaux et militant du point de vue animal.
Il la rejoignit. Il toucha sa trompe chaude, allongée sur le sol, mais inerte. Il palpa ses plis et ses replis, jusqu’à son extrémité, unique doigt vide avec lequel, moins de deux heures auparavant, elle lui avait tendu une groseille à maquereau. L’odeur calcinée de sa blessure. Aucun air dans ses narines, nulle lumière dans son œil.
Partout, la puanteur du métal brûlant et de la fumée.
L’éléphant capturé est exploité dans des cirques, des temples et même des mariages ou des réunions politiques. Il est dressé par des hommes qui le veulent obéissants. Certains sont des sadiques autoritaires qui lui infligent les pires traitements.
Le deuxième point de vue est celui d’une jeune cinéaste américaine, Emma Lewis, qui vient en Inde avec son ami Teddy filmer un centre de sauvegarde pour animaux sauvages. Il y a là un vétérinaire charismatique, Ravi Varma, qui fait ce qu’il peut pour sauver, entre autres, les éléphanteaux dont les mères ont été tuées. Il les prépare à être relâchés.
Enfin, et c’est la part la plus importante du livre, la parole est donnée à Manu, jeune garçon de 16 ans qui travaille dans la riziculture familiale. Le père est mort, reste le frère, braconnier emprisonné pour avoir tué cinquante six éléphants. Le trafic d’ivoire ne l’a pas rendu riche, il est le premier maillon d’une chaîne qui s’enrichit sur les éléphants.
Les trois fils narratifs ne sont pas concomitants puisque le récit de l’éléphant commence alors qu’il n’est qu’un éléphanteau orphelin. Cela ne gène en rien la compréhension. Par contre, j’aurais bien aimé quelques mots de traduction de certains termes indiens. Et je n’ai pu me départir d’un certain flottement dans l’enchaînement des faits, l’impression d’un manque de cohésion ou de précision entre les différents événements. Je pense que c’est en raison du contexte, l’Inde du Sud, qui est pour moi terra incognita et aurait eu besoin de plus de présentation.
Tania James décrit toute l’horreur du trafic d’ivoire et de l’exploitation des éléphants. Elle décrit aussi la misère des riziculteurs qui voient leurs cultures détruites en quelques minutes par les éléphants. Pour eux, l’éléphant est un fléau. Elle met en évidence la difficile cohabitation entre les besoins économiques légitimes des populations locales et les impératifs de la vie sauvage. C’est ce qui fait la richesse et l’originalité de son roman.
D’ivoire et de sang
Tania James traduite de l’anglais (américain) par Brice Matthieussent
Rue de l’Echiquier, 2021
ISBN : 978-2-37425-298-8 – 259 pages – 22 €
The Tusk that did the Damage, parution aux Etats-Unis : 2015
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