
Robert, retraité et observateur de bon sens, raconte son village duquel il vit légèrement à l’écart. Il en connaît les habitants, les vieux et les autres. Il a vu partir les enfants de la campagne et arriver ceux des villes. Pousser des pavillons sur les anciennes pâtures. La population bouge dans la campagne de Matthieu Falcone.
Le roman se compose essentiellement de portraits d’habitants, ceux que le narrateur côtoie. Son meilleur ami s’appelle le Fou, une patte en moins, trop d’alcool, trop de cigarettes, trop grande gueule. De sa fille Méline qui le déteste, mère célibataire, que le narrateur protège d’elle-même. Il y a François qui tient le Café, le lieu culturel du coin où désormais on boit de l’IPA en écoutant du slam. Et deux ou trois jeunes plus ou moins glandeurs, sentant plus ou moins bon selon leur degré d’implication dans le travail. Beaucoup font pousser des légumes naturellement et ne se foulent pas trop.
Un village comme beaucoup d’autres. Celui-ci est un brin anar, avec deux ou trois anciens hippies. Et des gens qui survivent grâce à l’entraide ou à des combines (de la fraude parfois). Un village où le train ne passe plus, où internet n’est jamais arrivé et dont les classes ferment.
A l’automne, on annonce un grand raout pour le printemps suivant, une grande fête des solidarités. Homosexuels, réfugiés, permaculteurs : il y a de la place pour tout le monde ! Et surtout pour les grands discours creux très à la mode, tout empaquetés de bien pensance.
Cette fête des solidarités ne tient que le quart final du roman, tant mieux. Avant, c’est la vie de village et c’est très bien vu. Les portraits sont souvent drôles mais Matthieu Falcone échappe à toutes les caricatures. Il y a beaucoup de tendresse dans ces portraits, malgré le ton bourru du narrateur. Quelques confrontations plus houleuses aussi parce que les jeunes qui saccagent tout et donnent des leçons, ça agace :
Les hippies, ils nous ont déjà fait chier, mais ils savaient encore distinguer un champ de luzerne d’une prairie en jachère. Ces jeunes cons-là, ils ne savent plus rien. Ils te parlent de défendre la terre mais ils confondent un chêne et un peuplier. Ils ne savent pas où vit le blaireau et qu’il nous saccage les cultures tous les ans. Ils te prendraient un chat sauvage pour une chouette et ils n’ont aucune idée du travail qu’on fait. Mais pour donner des conseils, ils sont forts. Ils savent tout sur tout mais ils n’ont jamais rien fait. Et ils nous bousillent la terre en prétextant la célébrer.
Il y a bien sûr ces néo ruraux qui croient tout savoir, désireux de donner des leçons à ces vieux qui ont saccagé la terre. Mais Campagne n’est pas un roman à charge, plutôt un constat poétique de l’état de villages qui survivent dans des régions pas encore touchées par la désertification (il s’agit ici du Périgord, au fort potentiel touristique (comme ma Bretagne). Sans ces néo ruraux, bien des villages seraient morts. Ils redynamisent la province française, s’y installent pour vivre et faire grandir leurs enfants (à l’inverse des résidences secondaires ouvertes, au mieux, quatre mois de l’année). Parce que la campagne, quand on y vit, c’est aussi l’hiver.
J’ai connu des hivers où tout allait très bien jusqu’en janvier, le temps était froid et sec, mais la terre avait été bien retournée, les bêtes n’étaient pas malades, Noël était passé à peu près sans encombre, on avait traversé la nouvelle année sans accroc, en y pensant le moins possible, et puis tout à coup, février nous lâchait d’immenses gelées de journées grises à t’abattre le moral le plus intrépide. Au bout de huit jours de froid et de grisaille continuelle, incapable de s’élever faute de chaleur, même les vaches ne voulaient plus se laisser traire.
Alors non, la campagne et la nature qui va avec, ne sont pas un refuge ni même un éden. Ce sont des lieux de vie, de contradictions, de confrontations mais aussi de rencontres et de solidarité. Il y a de la méfiance entre les anciens et les néos, mais elle peut fondre, comme la neige au soleil si les uns et les autres se montrent ouverts. Elle peut persister aussi, personne n’est parfait ni à la ville, ni à la campagne.
Campagne
Matthieu Falcone
Albin Michel, 2021
ISBN : 978-2-226-45778-3 – 298 pages – 18,90 €
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