Mohican d'Eric Fottorino

Brun est un vieil homme. Toute sa vie, il a travaillé la terre des Soulaillans, 73 hectares montagneux dans le Jura. Il a pris la succession de son père, de son grand-père et de toute une lignée de Danthôme avant lui. Toute sa vie, il n’a fait que travailler. Mais lui n’est pas resté courbé comme ses ancêtres. Il a repris la ferme après la guerre et grâce au plan Marshall, il a un tracteur et une mission : nourrir la France ! Pour l’accomplir, il est aidé par une quantité de produits miracles qui tuent les indésirables et font pousser plus vite : que demander de mieux ? Il s’endette mais reçoit de l’argent, beaucoup d’argent. Au soir de sa vie pourtant, il sent bien qu’il y a quelque chose qui ne va pas. Mais pourquoi ?

Il a toujours fait ce qu’on lui demandait, obéit aux ministres et aux Américains, à Bruxelles aussi. Il a produit ou pas produit selon les ordres, il a gardé ses terres, ingrates pourtant dans ce Jura où les hivers semblent parfois ne jamais finir. Mais voilà, tous ces produits dont il a tant profité ont empoisonné la terre et lui avec. Leucémie. Sa tendre Suzanne est morte trop jeune, d’un cancer elle aussi. Et les enfants morts-nés… Il sait bien qu’il s’est fait avoir.

Un pantin croit bien faire quand on le tire par ses ficelles. Ils étaient de mèche avec les marchands de semences, d’herbicides et d’insecticides, et que sais-je encore, avec les marchands d’aliments, avec l’industrie et même les grandes surfaces, tu m’ôteras pas ça de l’idée. Ce petit monde a prospéré sur notre dos. Et nous, crédules comme pas deux, flattés d’être des entrepreneurs modernes et pas des péquenauds en gros sabots, on a gobé ces mirages.

Il ne lui reste qu’un seul fils, Mo qui travaille avec lui mais ne veut plus de ses méthodes. C’est un écolo qui ne veut pas de produits phytosanitaires ni de travail du sol.

Brun ne comprend plus grand-chose, si ce n’est qu’il a des dettes et qu’il va en laisser à son fils. Il se laisse éblouir par les promesses d’un promoteur : il signe pour des éoliennes aux Soulaillans. Il va gagner de l’argent et racheter son passé de paysan pollueur. Car les éoliennes sont une énergie propre, tout le monde le sait…

Dès que les travaux commencent, il comprend qu’il a eu tort mais il est trop tard. Les grues, les camions, les pelleteuses font disparaître les petits chemins et la terre sous des centaines de tonnes de béton. Et ça Mo, tout écolo qu’il soit, il ne peut pas le supporter.

La maladie de Brun rapproche Mo de son père. Les deux hommes vivent ensemble sur la ferme mais leurs visions divergentes de l’agriculture les ont éloignés. Ils ne se parlaient guère. Sans devenir bavards, ils se rapprochent. Brun revoit la ferme d’avant, celle de son enfance, de ses parents, de son frère Isidore avant qu’il ne parte pour l’Algérie et n’en revienne muet à jamais. Il revoit sa femme Suzanne, il lui parle.

Mo doit porter l’agonie de son père tandis qu’on détruit les terres de son enfance, son paysage, la terre qui est tout son monde. Pendant ce temps, le « progrès » triomphe. Son père a eu la révolution verte (nourrir la France, le monde) lui a la croissance verte : encore et toujours des mensonges, des gros bonnets qui engraissent sans en avoir rien à faire du prix à payer par les sous-fifres. On leur fait miroiter des investissements, des rendements, des dédommagements encore… Mais Mo ne voit que la destruction et le béton, les oiseaux qui meurent la tête tranchée dans les pâles des éoliennes, les 1 200 tonnes de charges au sol pour un seul mat. Et le chef de chantier avec sa grosse voiture.

Mohican est un beau roman sur le désarroi des agriculteurs aujourd’hui. Il souligne à quel point ils ont été instrumentalisés sans vergogne et le sont encore. Les petits paysans comme les Danthôme ne sont pas ceux de la Beauce mais ils ont cru au miracle des Trente Glorieuses et de la croissance. A la chimie aussi. Eric Fottorino s’intéresse particulièrement aux hommes, à Brun et à Mo son fils, qui sera Mohican, celui qui lutte. C’est un roman émouvant qui raconte un gâchis, des injustices mais aussi, et peut-être surtout, la beauté de ce coin de France, l’attachement des hommes aux paysages, aux animaux et à la nature.

 

Mohican

Eric Fottorino
Gallimard, 2021
ISBN : 978-2-07-294174-0 – 275 pages – 19,50 €

 

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24 responses to “Mohican d’Eric Fottorino”

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  2. Ingrid Macé
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