
C’est à l’âge de six ans que Farah, narratrice d’Arcadie d’Emmanuelle Bayamack-Tam, intègre la communauté de Liberty House, à la frontière franco-italienne. Elle y suit ses parents totalement incapables de s’adapter à notre société technologique. Sa mère, « élégante épave », est neurasthénique, aboulique, allergique aux ondes électromagnétiques… La liste de ses symptômes est sans fin, et même à Liberty House, pourtant zone blanche sans wifi, sans ordinateur, sans micro-onde, elle vit cloîtrée. La petite Farah au contraire s’épanouit dans le parc au milieu de la trentaine d’habitants adeptes du végétarisme, de l’amour libre et vivant souvent nus. Tous ont un pète au casque, mais ça se passe bien. Ils sont vieux ou gros ou atteints de maladie de peau (ou roux!), ce qui ne les empêche pas de s’épanouir sexuellement et d’être heureux dans la communauté. A l’extérieur, ça ne serait pas possible. A Liberty House, ils peuvent fuir le monde.
Nous avions peur des nouvelles technologies, du réchauffement climatique, de l’électrosmog, des parabènes, des sulfates, du contrôle numérique, de la salade en sachet, de la concentration de mercure dans les océans, du gluten, des sels d’aluminium, de la pollution des nappes phréatiques, du glyphosate, de la déforestation, des produits laitiers, de la grippe aviaire, du diesel, des pesticides, du sucre raffiné, des perturbateurs endocriniens, des arbovirus, des compteurs Linky, et j’en passe.
C’est à l’adolescence que les choses se compliquent pour Farah dont le corps n’évolue pas de façon traditionnelle. Enfant laide, elle espérait au moins que la puberté la transformerait en jeune fille acceptable. Mais après un départ prometteur, la puberté ne se présente pas. Consultée, la gynécologue est formelle : syndrome de Rokitanski. Farah n’a pas d’utérus et un vagin minimaliste. Ça tombe mal parce qu’elle attend avec impatience son quinzième anniversaire pour enfin faire l’amour avec Arcady, le responsable de la communauté qu’elle aime passionnément, comme on aime à quinze ans. Heureusement, Arcady est un amant insatiable, ouvert à tous et imaginatif : ce n’est pas l’absence de vagin qui va l’empêcher de la faire jouir.
Arcadie raconte donc la vie d’une adolescente disgracieuse, se cherchant une identité sexuelle.
Je mesure un mètre soixante-dix-huit, je suis carrée, musclée, et, depuis peu, moustachue : ça fait beaucoup pour prétendre être une fille. Mais justement, je me disais que la féminité était à portée de main. Qu’il suffirait que je me laisse pousser les cheveux, que je m’épile le duvet, que je me résigne au gloss, au mascara, aux couleurs vives ou aux couleurs claires, pour enfin rejoindre le gang des go.
C’est grâce à cette communauté qu’elle grandit sans névrose. Sans doute parce que les autres sont eux-mêmes tellement bizarres qu’il n’y a vraiment pas de quoi s’inquiéter parce qu’une fille ressemble à Sylvester Stallone. Farah s’épanouit donc dans ce temple du jouir sans entrave une vie plus intense.
… de mon arrivée à Liberty House jusqu’à l’été de mes quinze ans, j’ai été heureuse, bien sûr. Heureuse de grandir dans une communauté d’adultes aimants ; heureuse d’habiter un palazzo, un peu vétuste mais tellement plus romantique que les pavillons ou les apparts des autres ; heureuse de régner sans partage sur mes hectares de pinède, sur ma châtaigneraie, mes prés, mes sentiers ombragés, mon peuple de poules, de chats, et de geais bleus…
Quand enfin Arcady accepte de la déflorer, s’ouvre alors un été merveilleusement charnel qui la comble et l’exalte. Arcady, c’est l’amour total et généreux, celui qui donne tout à tous. Ou presque… car il va y avoir une ombre au tableau sous la forme d’un migrant qui va provoquer un repli communautaire qui fera voler en éclats les belles certitudes de Farah sur l’amour véritable dans son phalanstère LGBT. Farah qui croyait que Liberty House était un lieu d’asile et d’amour découvre qu’il n’est en fait qu’un lieu de repli sectaire, il faut bien le dire.
Je crois malheureusement que ma chronique ne rend pas compte du ton résolument drôle de ce roman. Malgré la gravité des thèmes abordés, c’est le sourire aux lèvres qu’on lit Arcadie. Farah, ni fille ni garçon ou bien les deux à la fois, interroge son corps et celui des autres, son identité et celle des autres et plus globalement observe la petite société de mal foutus qui l’entoure. Tout ce monde-là a la sexualité joyeuse.
C’est la description d’une utopie qui m’a attirée vers ce roman : le repli communautaire est-il une réponse possible à l’éco-anxiété et aux angoisses sociétales en général ? Le roman est beaucoup plus riche et plus réjouissant que je ne pensais. Il est parfois poétique, parfois trivial, souvent cru, toujours très précis dans les mots employés. Il est nourri de citations et d’emprunts littéraires qu’on peut s’amuser à retrouver car Emmanuelle Bayamack-Tam semble apprécier le travestissement littéraire autant que celui des genres.
Rebecca Lighieri/Emmanuelle Bayamack-Tam sur Tête de lecture
Arcadie
Emmanuelle Bayamack-Tam
P.O.L., 2018
ISBN : 978-2-8180-4600-5 – 439 pages – 19 €
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